EDITORIAL | Quelle chute a mené Haïti de Leslie Manigat à Jovenel Moïse ?

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Les cours de littérature française dans les écoles en Haïti ont permis de faire connaissance des courants de pensées qui ont traversé la société française au XVIIe siècle, des leçons de morale, de courage, de fierté, de sagesse et de bravoure qui ont animé des hommes de ce temps. On se rappelle les nombreuses fois où on avait l’opportunité de faire la différence entre Jean Racine et Pierre Corneille. On se rappelle aussi les prouesses des personnages dans des ouvrages comme Le Cid, Horace, qui non seulement donnaient froid dans le dos, mais aussi et surtout animaient nos esprits sans compter l’envie de devenir comme ces hommes-dieux, dont les bravoures s’adressaient directement à notre fierté d’appartenir à un pays qui a aboli l’esclavage grâce à des hommes courageux…

Oui, Haïti. Ici même. Ou alors plus près de nous. Des cours de littérature haïtienne et d’histoire  nous ont rapporté des prouesses d’hommes de valeurs, de courage, de caractères et surtout des hommes qui aimaient Haïti. On ne saurait négliger l’humanisme, la créativité, le sens du collectif et du bien commun dégagés dans « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain, le patriotisme d’Etzer Vilaire à travers les « Dix hommes noirs », le grand Jean Price Mars, Anténor Firmin et tant d’autres écrivains, poètes, peintres, fils et filles de la nation qui ont exprimé l’amour qu’ils ont pour le pays du plus profond de leur âme. Henry Christophe a laissé un patrimoine en érigeant la fierté christophienne à travers la Citadelle, on connaît donc tous le fair-play et la bravoure que Capois La Mort aurait fait l’objet quand  le Général Rochambeau a arrêté une bataille pour le féliciter, nous avons appris la finesse d’esprit de Toussaint Louverture, et surtout Dessalines qui aurait partagé son âme avec ce pays.

Ces noms nous rendent quelque peu fiers d’être haïtiens. D’avoir rien qu’un soupçon du sang de ces hommes qui coule encore aujourd’hui dans nos veines. Il s’agit de tout un héritage humain qui traverse l’histoire et qui s’estompe au fur et à mesure pour laisser apparaître une autre génération d’hommes incultes et sans mémoire.

Nous devons saluer la personne de Monferrier Dorval qui inspirait des générations de jeunes, et qui surtout essayaient de leur transmettre sa sagesse, son acuité intellectuelle et son amour pour le pays. Des hommes en la personne de René Julien, homme droit et fier, attaché aux valeurs démocratiques et republicaines. Mais pardessus tout, je m’arroge le droit de parler de Leslie François Manigat, ancien président de la République qui mérite l’admiration de tout haïtien. Mais faut-il aussi savoir que seules les valeurs reconnaissent les valeurs.

Récemment, j’ai visualisé un entretien de ce grand homme, et je me suis demandé comment notre chère Haïti a-t-elle pu passer de Leslie Manigat pour chuter jusqu’à Jovenel Moise ? Je n’ai nullement l’intention de faire une différence entre les deux hommes, ce serait vraiment insensé de ma part, mais pour revenir à cet entretien dans lequel, l’homme politique avoue avec fierté son amour pour son pays, a fait sortir une autre dimension de la politique perdue à jamais avec cette nouvelle classe d’hommes sans fierté et sans honneur.

« Le patriotisme qui est chez moi, est une vertu qui ne changera jamais ! Je ne vois aucune mondialisation qui peut m’empêcher d’aimer Haïti, d’être fier d’être haïtien et de vouloir me consacrer au bien d’Haïti.» 

Avez-vous jamais entendu pareils propos échapper ne serait-ce que par hasard de la bouche de Jovenel Moïse avant, pendant et même après son mandat constitutionnel ? Révisez tous ses discours, toutes ses prises de paroles officielles et non officielles, et vous n’aurez jamais l’occasion de l’entendre prononcer des mots nobles tels que, vertu, honneur, fierté, principe, etc.

Le professeur Leslie Manigat a donc continué pour dire : 

« Nous n’allons pas accéder au pouvoir dans n’importe quelles conditions. On ne recherche pas le pouvoir pour le pouvoir ! Si je recherchais le pouvoir pour le pouvoir, j’aurais fait mes cinq ans d’abord !  Parce que je savais ce qu’il fallait faire pour rester au pouvoir. Vous pensez que quand le Général Namphy a commencé son coup d’état le mardi, […] entre mardi et jeudi je ne savais pas ce qu’il fallait faire pour rester au pouvoir ? […] seulement, mes principes, ma conviction, ma foi démocratique ne me permettaient pas de le faire. […] Moi, je ne vais pas au pouvoir pour tuer du monde. Je respecte la vie d’autrui et je pense que nous devons apprendre en Haïti à respecter la vie d’autrui. Je pouvais l’exiler, mais la Constitution interdisait l’exil… »

Et pour finir, l’illustre homme de loi a ajouté : « Il faut que le pays enfin comprenne que nous devons arriver à une ère nouvelle où l’on respecte la vie, où l’on respecte les droits, où l’on respecte les libertés, où on a l’état de droit… c’est dans ces conditions qu’il faut gouverner Haïti, c’est dans ce chemin qu’il faut mener Haïti. »

Depuis un tel homme, puits abondant de valeurs humaines et républicaines, par quel mécanisme Haïti a-t-elle donc chuté jusqu’à  des sous-hommes qui ne pensent que par leur déficit social, leur poche et leur estomac.  Des hommes qui se pavanent brandissant leur mépris pour eux-mêmes, pour les lois de la République,  pour la vie d’autrui et pour toute la nation haïtienne ? Comment Haïti est-elle donc parvenue à s’abandonner dans les bras de ses propres ennemis, des traitres qui n’hésitent pas à s’enfoncer dans les pires bassesses pour garder le pouvoir ? Quand en sommes-nous arrivés là ? Quel itinéraire a-t-on donc emprunté et qui aurait permis au pays de produire de tels hommes ?

Quand diable sommes-nous passés de Leslie Manigat pour nous trainer dans la puanteur boueuse de Jovenel Moise ?

Quand ?…

Joseph LEANDRE

Joseph LEANDRE

Je suis Psychologue avec une spécialité dans la psychologie de la négociation. J'ai un diplôme en Droit International Humanitaire, Droit de Genève ou Droit des Conflits Armés. Je m'intéresse de manière particulière aux Droits des Femmes et aux violences basées sur le genre. Je suis pourtant un peintre portraitiste et un malade de Jazz fou imitateur de Stanley Jordan, mais ce que j'aime par-dessus tout, c'est lire et écrire!

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