Handling à l’AIBD : Comment l’Etat a poignardé SHS, fleuron sénégalais de l’assistance en escale

Question à 1.000 balles : quel dénominateur commun y a-t-il entre la décision du gouvernement de fermer le groupe scolaire Yavuz Selim et celle prise par le même gouvernement de confier le handling du futur aéroport international Blaise Diagne (AIBD) à une société unique créée pour les besoins de la cause ? Des Turcs ? Bravo !

Dans l’une et l’autre affaires, en effet, on trouve des ressortissants de la Sublime Porte. Et si, dans la première, c’est le président turc Recep Tayyip Erdogan en personne qui est à la manœuvre pour faire fermer des établissements appartenant à son ennemi juré Fethulah Gullen, accusé d’être derrière le coup d’Etat qui a failli le renverser en juillet 2016, à Diass, ce sont des entrepreneurs de travaux publics qui, après avoir achevé la construction de notre nouvel aéroport, veulent à présent y jouer les prolongations en s’improvisant spécialistes du handling.

Mais en réalité, beaucoup plus encore que le pays de Moustapha Kémal Atatürk, ce qui relie Yavuz Selim et Diass, c’est la même propension du régime du président Macky Sall — qui ambitionne pourtant de créer au Sénégal un environnement des affaires de classe internationale ! — de malmener les investisseurs privés, qu’ils soient étrangers ou nationaux.

Dans le cas du groupe scolaire présidé par Madiambal Diagne, des hommes d’affaires turcs ont investi des milliards de francs dans le secteur de l’éducation et, à force de travail et d’abnégation, réussi à faire des écoles du groupe Yavuz Selim, un label de qualité, pour ne pas dire d’excellence, en matière d’enseignement. Nul besoin de revenir sur les excellents résultats obtenus par ces écoles au fil des années, lors des examens et concours comme le baccalauréat, le Bfem, l’entrée en sixième mais aussi au prestigieux concours général.

Et voilà que du jour au lendemain, par le simple bon plaisir du président turc Erdogan, et invoquant de nébuleuses considérations sécuritaires, l’Etat décide de fermer ces écoles. Mettant en danger un investissement de plusieurs milliards de francs. Vous avez dit sécurité juridique des investissements ?

A quelques jours de la publication du classement Doing Business de la Banque mondiale, on est impatient de connaître le nouveau rang du Sénégal qui veut figurer parmi les meilleurs réformateurs mondiaux !

Quand l’etat veut couler un fleuron sénégalais de l’assistance en escale …

Comme si l’investissement privé n’avait pas été suffisamment mis à mal dans le cas de Yavuz Selim, voilà que le même Etat, qui prétend nous mener à l’émergence, conduit tout droit à la faillite une société qui constitue un fleuron dans le domaine de l’expertise aéronautique, plus précisément dans celui de l’assistance en escale des compagnies aériennes.

Il s’agit de SHS (Sénégal Handling Service), une société à 100 % sénégalaise, qui joue un rôle de leader sur la plateforme aéroportuaire de Dakar où elle contrôle 70 % des parts de marché. Surtout, SHS est la première société ouest-africaine et la deuxième dans toute l’Afrique à avoir la certification AHM804, qui est le top, le nec-plus-ultra dans le domaine de l’assistance au sol.

Elle dispose d’un personnel hautement qualifié, d’équipements de pointe, d’une expertise et d’une expérience avérées. De plus, elle a la confiance des compagnies aériennes les plus exigeantes qui apprécient les prestations de ce partenaire à nul autre égal leur fournissant des prestations de qualité dans des conditions de sécurité et de sûreté optimales. Bref, un oiseau rare.

Ses équipements sont estimés à six milliards de francs. Il faut dire que, dans la perspective du transfert à Diass, SHS a investi trois milliards de francs pour acquérir du matériel ultraperformant du genre de celui qu’on trouve dans les plus grands aéroports du monde.

Alors que les équipes de SHS préparaient donc leur prochain déménagement sur Diass, en vue de l’ouverture de l’aéroport en décembre, voilà que l’Etat leur annonce une décision qui a eu sur eux l’effet d’un coup de poignard dans le dos. De quoi s’agit-il ?

Eh bien, après avoir fait semblant de réfléchir et mis en place pour cela un comité ad hoc chargé de lui faire des propositions — dans un délai d’une semaine ! —, le ministère du Tourisme et des Transports aériens a finalement fait savoir que l’option de l’Etat, c’est de créer une société unique qui gérerait toute l’assistance au sol à l’AIBD. Une société dans le capital de laquelle il propose généreusement 33 % des parts à SHS.

Surtout, une société au capital de 100 millions de francs seulement là où celui de SHS à lui seul est de 700 millions. Et une société qui va être créée sans qu’aient été définies les modalités de valorisation des apports de ses actionnaires. Or, on l’a dit, rien que les équipements de la société dirigée par notre compatriote Mansour Samb et appartenant au magnat Ousmane Joseph Diop valent six milliards de francs. Cherchez la grosse erreur…

… et s’assoit sur un accord en bonne et due forme qu’il a signé

Quand nous parlons de coup de poignard dans le dos, croyez-nous, nous n’exagérons pas. En effet, dans un protocole d’accord en bonne et due forme signé en 2013 avec SHS et AHS l’Etat, par le biais du ministre des Infrastructures et des Transports de l’époque, M. Thierno Alassane Sall, s’engageait à non seulement proroger l’agrément de ces deux sociétés sur l’aéroport Léopold Sédar Senghor mais encore à « leur accorder un agrément de cinq (5) ans sur l’aéroport International Blaise Diagne (AIBD) à compter de sa date de mise en service ».

Il était même précisé, que « cet agrément pourra être renouvelé ultérieurement sur la base des discussions que les parties auront à mener ». Cet agrément sur Diass n’était pas gratuit puisqu’il représentait la contrepartie d’un effort financier consenti par les deux sociétés de handling que sont SHS et AHS (société qui appartenait à Bibo Bourgi à l’époque avant d’être reversée dans le patrimoine de l’Etat par la Crei) au profit des ex-travailleurs d’Air Afrique.

En effet, étant confronté à des difficultés pour payer les indemnités de ces travailleurs, l’Etat avait créé une redevance dite « fonds social » alimentée à hauteur de 2 % du chiffre d’affaires des sociétés d’assistance en escale et d’auto-assistance. Lesquelles étaient priées de cracher au bassinet en solidarité avec ces ex-employés d’une compagnie dont elles ont repris, justement, les activités de handling.

Seulement voilà, considérant que les sommes collectées couvraient difficilement les indemnités des anciens d’Air Afrique, l’Etat a demandé à AHS et SHS de faire un effort en doublant leur contribution au « fonds social ». Cela a fait l’objet du fameux protocole d’accord de 2013 au cours duquel ces deux sociétés ont accepté que le taux passe de 2 à 4 % de leur chiffre d’affaires.

En contrepartie, l’Etat leur donnait un agrément de cinq ans sur Diass. Après avoir accepté de faire passer la durée de leur agrément sur Léopold Sédar Senghor de cinq à dix ans… Il y a mieux s’agissant de SHS puisque, encore confronté à des problèmes d’argent pour alimenter le fameux fonds, l’Etat a emprunté à cette société la somme de 450 millions de francs. Cela a fait l’objet d’un « additif au protocole d’accord de relèvement du taux de la redevance « fonds social » en date du 17 février 2014.

A travers cet additif, SHS acceptait « l’abaissement du taux de la redevance « Fonds social » de 4 à 3,5 % de son chiffre d’affaires afin d’accompagner et accélérer la liquidation par un prêt ». Lequel, on l’a dit, se montait à 450 millions de francs.

Ayant donc reçu la garantie de l’Etat — à travers un protocole d’accord dûment établi à cet effet —, SHS a entrepris de s’endetter pour acquérir les équipements sophistiqués nécessaires à l’exercice de son activité sur la plateforme de Diass.

A cet effet, elle a dépensé trois milliards de francs. Et voilà que le gouvernement décide qu’une seule société, créée par ses soins qui plus est alors qu’on se demande que diable va-t-il faire dans cette galère, va s’occuper de l’assistance au sol à l’AIBD. Une société à l’actionnariat nébuleux du reste puisque, en vérité, à part les Turcs et les 33 % proposés à SHS, nul ne sait qui va y participer. Ou, du moins, on ne le sait que trop ! Suivez notre regard…

Quand le Sénégal, pays autoproclamé de droit, viole les lois communautaires !

Mais le plus grave c’est que le Sénégal, qui se targue d’être un Etat de droit et un paradis pour les investisseurs, foule allègrement aux pieds la législation communautaire. En effet, le domaine de l’aviation civile constitue une compétence transférée au niveau de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine).

Laquelle a adopté en 2003 une Directive libéralisant l’accès au marché de l’assistance en escale dans ses Etats membres. Aux termes de cette Directive, il est fait obligation à ces derniers d’instaurer la concurrence dans ce secteur. Elle prévoit bien sûr des possibilités de dérogations mais qui ne sont absolument pas constituées dans le cas de l’AIBD.

C’est en vertu de cette directive numéro 01/2003/CM/UEMOA du 20 mars 2003 transcrite dans la législation sénégalaise que la loi 2005-27 du 26 août 2005 modifiant la loi 2002-31 du 12 décembre 2002 portant Code de l’aviation civile limite à deux le nombre de sociétés pouvant exercer l’activité d’assistance en escale sur tout aéroport national dont le trafic est inférieur à six millions de passagers an.

L’aéroport de Diass entrant dans cette fourchette, l’Etat, en décidant de confier l’activité de handling à une société unique, viole allègrement, de ce fait, la loi communautaire et impose aux compagnies aériennes, sans leur demander leur avis, de confier leur assistance en escale à une société sortie du néant, inconnue au bataillon, à ce jour sans équipements, sans certification ni expertise et à la capacité financière douteuse.

Il est à craindre surtout que même si A2S — c’est le nom de la nouvelle société — devait prendre son personnel parmi les actuels employés de SHS et AHS, elle laissera à quai beaucoup de travailleurs. Au moins 300 pour ce qui est de la seule SHS qui emploie 609 personnes. Ce qui, évidemment, serait paradoxal de la part d’un pouvoir qui promettait de créer 100.000 emplois par an. Pas moins. Mais pourquoi donc riez- vous ?

Bref, après avoir proclamé urbi et orbi sa volonté de dérouler le tapis rouge aux investisseurs, voilà que le régime du président Macky Sall paye d’une bien singulière manière ceux d’entre eux qui avaient cru à sa promesse d’instaurer un climat des affaires paradisiaque. Doing business ? Doing n’importe quoi plutôt ! Allez donc demander aux Turcs de Baskent Egidim et à nos compatriotes de SHS, et vous nous en direz des nouvelles !

Mamadou Oumar NDIAYE

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