[Éditorial] Pourquoi le camp présidentiel doit soutenir le soldat Mimi, par Mamadou Oumar Ndiaye

Si elle avait voulu détourner l’attention, desserrer l’étau qui enserrait le camp présidentiel, lui permettre également de reprendre l’initiative au niveau de la bataille de l’opinion, nul doute qu’elle aura réussi au-delà de ce qu’elle souhaitait. D’après ses proches avec qui nous avons discuté, en effet, l’objectif de Mme Aminata Touré « Mimi », en ressortant l’histoire de la traque aux biens mal acquis — qui aurait rap- porté, selon elle, 200 milliards de francs —, c’était d’allumer un contrefeu face au siège en règle exercé par l’opposition contre le camp présidentiel. Un camp acculé, poussé dans ses derniers retranchements par les assauts des fantassins de l’opposition.

Un camp malmené aussi dans des dossiers comme l’affaire Khalifa Sall, le décollage raté de l’Aéroport international Blaise Diagne, le faux départ du Dialogue technique autour du processus électoral etc. Selon donc les amis de « Mimi », en politicienne expérimentée, l’ancien Premier ministre aurait voulu reprendre l’initiative en attaquant la principale frange de l’opposition sur un terrain où elle ne se sent guère à l’aise : celui de l’enrichissement illicite. Elle n’imaginait pas, la naïve, que ce contrefeu aurait pu constituer un retour de flammes, voir avoir un effet-boomerang pour elle. Non pas qu’elle se serait enrichie elle-même lorsqu’elle était aux affaires mais parce que, finalement, elle s’est retrouvée bien malgré elle au centre d’une polémique portant sur la réalité des 200 milliards allégués.

Et plutôt donc que d’être à l’offensive, la voilà plutôt contrainte à la défensive, à se justifier et sur l’effectivité et sur le montant réel des sommes recouvrées dans le cadre de l’opération « mains propres » initiée par l’actuel régime à son arrivée au pouvoir. Naïve, l’initiatrice de cette traque aux biens mal acquis n’avait peut-être pas mesuré que ce terrain de l’enrichissement illicite n’était pas glissant pour les barons du régime libéral défait seulement mais qu’il l’est aussi pour ses camarades marron-beige actuellement aux com- mandes de l’Etat et de sa sphère économique !

En cinq ans d’exercice du pouvoir, en effet, il n’est pas très sûr que ses bons camarades, qui prônaient la sobriété et la vertu à leur arrivée au pouvoir, n’aient pas eux aussi trempé les doigts dans la confiture de la corruption. D’où la tiédeur du soutien qu’elle a reçu de la part de la majorité présidentielle tous partis confondus. Il est vrai qu’il ne faut pas parler de corde dans la maison d’un pendu.

Et de fait, la plupart des membres de Bennoo Bokk Yaakar —oh, à vrai dire il n’y en pas eu des masses—qui ont volé à son secours lors de cette polémique l’ont supportée de la même manière que la corde soutient un pendu ! sans compter que, comme le disait fort justement dans ces mêmes colonnes mercredi Abou Abel Thiam, membre fondateur de l’APR, beaucoup de responsables de premier plan de l’actuel régime, pour avoir été complices des opérations de privatisation du patrimoine national au profit d’individus de l’ancien régime, ont effectivement intérêt à faire profil bas dans cette polémique sur les biens mal acquis. L’erreur de la généralissime Mimi Touré, c’est donc d’avoir, en voulant retourner la situation militaire à l’avantage de son patron, négligé d’apprécier au préalable la situation sur le terrain.

Pour autant, sur le plan politique, c’était bien vu et bien joué d’attaquer l’opposition — principalement le PDS — sur le terrain de l’enrichissement illicite qui constitue son talon d’Achille. Un talon d’Achille qui est aussi celui de bien des membres du pouvoir actuel, hélas !

Pour le reste, qu’on soit d’accord ou pas avec cette traque aux biens mal acquis — que j’ai pour ma part toujours combattue parce que j’estime qu’elle plombe inutilement le climat des affaires et ouvre la porte à des règlements de comptes inopportuns — force est de reconnaître qu’elle a rapporté des dizaines de milliards de francs dans les caisses de l’Etat.

N’étant pas un spécialiste des finances publiques, je ne m’aventurerai pas sur un terrain que je ne connais pas mais enfin entre les chèques de Jaber et de Dp World (mais là, il s’agissait plutôt d’un ticket d’entrée), le reversement dans le patrimoine de l’Etat de sociétés comme aHs et aBs, le détricotage du montage financier complexe ayant abouti pratiquement à la privatisation de l’aéroport Blaise Diagne au profit d’un petit groupe d’individus, les transactions faites par des pontes du régime déchu pour éviter d’aller en prison, les villas du complexe Eden Rock récupérées par l’Etat, il faudrait être effectivement de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la traque aux biens mal acquis a quand même rapporté de coquettes sommes dans l’escarcelle de l’Etat.

Tout cela fait-il 200 milliards ? Moins que ça ? plus que ça ? seuls les spécialistes pourront le dire, l’inventaire à la Prévert fait par Mimi Touré ne permettant pas de s’y retrouver entre les sommes versées par chèques, les actions récupérées, les villas saisies, les tickets d’entrée engrangés, la reprise en main d’un aéroport, les sociétés nationalisées, les voitures confisquées, etc.

Mme Mimi Touré a eu le mérite d’essayer de sortir le camp présidentiel d’une mauvaise passe médiatique. Courageusement, n’écoutant que son militantisme, étendard au vent, elle s’est lancée à l’assaut du camp de l’opposition. A-t-elle déclenché cette contre-offensive avec les bonnes armes ? A-t-elle attaqué au bon moment et sur le bon terrain ? On peut en discuter. Ce qui est sûr c’est que, dans un contexte de positionnement dans le camp de la majorité pour succéder au président Macky Sall en 2024 — mais oui, la bataille est déjà lancée ! —, d’aucuns ont profité du trébuchement (pas suivi de chute, heureusement) de l’ancienne première ministre pour lui savonner la planche.

Et si le gardien du champ de manioc Moustapha Niasse, l’a fait ouvertement, d’autres, en revanche, ont soit actionné divers leviers pour faire tomber une dame perçue comme pouvant être une sérieuse rivale dès le jour d’après — celui suivant la réélection du président Macky Sall en 2019 ! — soit prié de toutes leurs forces pour que l’amazone de grand Yoff et du Saloum se casse la figure. Ce, alors que la moindre des choses, l’intelligence et l’intérêt bien compris du camp présidentiel, auraient au contraire com- mandé de la soutenir franchement et résolument. en se disant que sa sortie sur les 200 milliards de francs de la traque des biens mal acquis procédait tout de même de bons sentiments !

Mamadou Oumar NDIAYE