Portrait – Ndèye Sine Sall, comédienne : Une incomprise au coeur d’or

Ndeye Sine Sall, célèbre comédienne habitant Thiès, est bien une femme de son temps. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. aux yeux du public, si les uns la prennent «pour une personne qui méprise son monde», pour les siens, Ndèye Sine Sall est une toute autre personne. Le Témoin vous conte «la grande pièce» de la vie de l’artiste.

Elle est bien dans son rôle. D’un côté, elle a un faciès avenant qui fait qu’on lui collerait bien le surnom d’ange sans trop de chichis. De l’autre, elle se moule parfaitement dans la peau de ces «mères cupides, matérialistes, sans une once de dignité» et qui marieraient leurs filles à n’importe quel gens d’en haut. Les fils de… Le gendre de Ndèye Sine, il ne faut surtout pas le chercher dans la race des sans-le-sou, qui mènent une vie de débrouillardise. Allez posez la question à Oumar Guèye, l’acteur de la série «Mbettel» ! Celui-ci a bien bavé pour espérer convoler avec Mamita, l’unique fille de Ndèye Sine Sall et Pape Fall. Malheureusement ou heureusement, c’est selon, le mariage n’a pas eu lieu puisqu’étant incestueux.

Pourtant, hors scène, Ndèye Sine rejette ce portrait de «mère cupide». Elle se dit même très choquée par le «comportement d’une certaine catégorie de filles matérialistes, perdues, complètement perverties parce qu’esclaves du mimétisme, se permettant un certain libertinage qu’elles croient devoir adopter au nom de la liberté mais qui n’est, en fait, rien d’autre qu’une aliénation née de toutes les agressions, avec des habitudes venant de l’extérieur, puisées des médias (la télévision), du cinéma, du net». Et de comprendre dès lors que «ce soit l’appât du gain facile qui pousse nombre de jeunes filles à s’engouffrer dans la perversité». Heureusement qu’elle l’a échappé belle. Et a même réussi à creuser son sillon dans le monde du théâtre.

«Donner de l’émotion aux autres»

Les circonstances par lesquelles Ndèye Sine Sall est entrée dans le quatrième art sont assez fortuites. Celle qui n’hésite pas à lancer que « nul ne peut échapper à son destin », est d’avis que c‘était dit, quelque part, qu’elle devrait être comédienne. Ses premiers balbutiements se sont faits à l’école et avec l’Asc de son quartier Nguinth. «A dire vrai, je n’avais jamais espéré atteindre un tel niveau qu’aujourd’hui. Car, au tout début je faisais du théâtre parce que d’abord, les gens du coin m’avaient sollicitée, mais aussi parce que c’est une passion chez moi. Car, j’aimais donner de l’émotion aux autres», laisse entendre celle qui a pour idole Dié Astou de la troupe Daraay- kocc. Loin d’avoir la grosse tête, elle se rappelle son premier grand saut dans le théâtre.

«En 1999, Oumar Seck et Moussa Seck de la troupe Janxéen sont venus me voir chez moi pour que je figure dans leur deuxième téléfilm, en remplacement d’un de leurs éléments qui avait manqué à l’appel. Dans un premier temps, j’ai refusé de peur de n’être pas à la hauteur au petit écran. Je ne pensais pas avoir les prédispositions pour pouvoir le faire un jour parce que je n’ai jamais eu une telle prétention. Mais sur leur insistance, j’ai fini par accepter. Les autres membres du groupe ont été très disponibles à mon égard. Et c’est comme ça que j’ai participé au téléfilm « Joumté », en 1999, dans le rôle d’une enseignante, et c’était mon premier rôle », ressasse-t-elle. Et de poursuivre : « c’est en 2000 que j’ai véritablement piqué le virus et intégré la troupe Janxéen. La même année, l’on a fait une sélection à Thiès pour aller représenter la ville de Thiès à Caen (France). La troupe a encore fait appel à moi, mais j’ai refusé dans un premier temps parce que le voyage ne me tentait pas, j’avais estimé n’être pas aussi douée. Mais c’est Pape Fall, Pa Toubab, un membre du groupe, qui m’a beaucoup aidée.»

Dans le flot de pièces qu’elle a incarnées, «Jalgaty » reste le téléfilm qui l’a beaucoup marqué. La pièce en question raconte la vie d’une femme d’émigré qui dilapidait l’argent reçu de celui-ci et qui, en plus, manquait de respect à sa belle-famille. « Mon papa était très en colère quand il a regardé ce téléfilm. Il voulait savoir pourquoi j’avais accepté de jouer ce rôle. Il avait peur que les gens confondent ma personne et le personnage», explique l’artiste qui se dit victime de cette confusion. Selon Ndèye Sine Sall, «cela peut parfois faire mal », mais en général, se dit-elle, «s’il y a autant de tollé autour, c’est qu’on a réussi son rôle». « Si un artiste réussit à entrer dans la peau de son personnage, les gens ont tendance à le confondre avec la personne qui incarne le rôle», analyse-t-elle.

Issue du théâtre populaire, «la comédienne qui, déjà, à l’école faisait du théâtre», dit avoir été «cooptée par Cheikh Seck et Moussa Seck de la troupe ‘’Janxeen production’’, dont le noyau reste constitué par des artistes de talent de la trempe de Ndiamé Sène, Jules Dramé, Yaye Fatou, Bella, Pape Fall. Mais très vite, les critiques émanant du public permettent surtout à cette « fierté Thiessoise », de hisser le niveau et de capitaliser une expérience de plus d’une décennie dans le monde du théâtre. Où elle joue très souvent le rôle «d’une femme instruite, assimilée, avec un caractère trempé, parfois déplaisant» qui sait se faire imposer au point de ne laisser indifférent son entourage.

Une riche expérience nourrie d’œuvres d’écrivains et précurseurs du théâtre au Sénégal, tels feu Sada Weïndé Ndiaye, avec « Le pari de l’ancien» qui reste la pièce qui aura le plus marqué Ndèye Sine. Avec le contact facile, l’artiste y va à fond quand il s’agit d’incarner un rôle. Sauf qu’elle ne prouve guère plaisir à trop verser sur sa personne, sa vie privée, soupire-t-elle. A Thiès, au quartier Nguinth, elle est décrite comme «une dame très généreuse et disponible, sociable, dynamique, serviable». «Une femme de nature exceptionnelle, très intelligente, courtoise et sereine», brosse-t-on encore.

L’école, un goût d’inachevé

Retour sur scène où Ndèye Sine Sall reste cette actrice très douée qui, naturellement « mange » les «R». Aujourd’hui, la quarantaine bien sonnée, l’artiste comédienne s’est affranchie du giron familial au quartier Nguinth à Thiès pour s’installer aux Parcelles Assainies, près des cimetières. D’un père ancien administrateur civil, décédé il y a quatre ans, cette monitrice des collectivités éducatives reste plus que jamais choyée par sa chère maman. Après son divorce, il y a seulement quelques années, la gazelle aux yeux de biche est un «cœur à prendre» surtout qu’elle avoue n’avoir pas peur de la polygamie. Même si elles écartent d’office ces hommes qui épousent bon nombre de femmes sans pouvoir les entretenir. Ndèye Sine Sall qui ne se présente plus au grand public croit «avoir eu la meilleure enfance du monde».

«Parce que mes parents m’ont toujours encadrée et bien choyée. J’ai eu une enfance heureuse et tous les honneurs du monde auprès de mes adorables parents. Mon père m’a toujours choyée ainsi que ma mère.  A leurs côtés, j’ai toujours refusé de grandir, j’ai toujours vécu dans le cocon familial et mes absences de la maison se comptaient sur les doigts de la main», se remémore-t-elle. «À chaque fois que je rendais visite à des proches, mon père, un ancien sous-préfet, y débarquait pour écourter mes vacances. J’ai toujours entretenu une grande complicité avec lui», avoue-t-elle.

L’artiste a été tellement bien couvée par ses parents qu’en fin de compte, elle a eu des problèmes pour son épanouissement. Longtemps, elle a eu peur « d’affronter le monde extérieur ». Même quand il lui arrivait d’aller en tournage, « mes parents me manquaient au point que je n’étais plus moi-même, je restais là à pleurer, à contempler leurs photos ». Les nombreux voyages avec un père administrateur civil ayant servi dans plusieurs coins et recoins du Sénégal ont servi d’apprentissage à l’artiste. «Cela a beaucoup participé à ma formation, j’ai pu découvrir un monde différent des réalités de la capitale et des grandes villes. Je suis née à Thiès, j’ai fait l’école primaire à Mbacké durant trois ans, ville que nous avons quittée pour Ross Béthio trois ans durant. Ensuite, nous avons vécu trois ans à Kédougou, puis autant d’années à Ziguinchor. Très jeune, donc, j’ai eu la chance de découvrir pas mal de zones au Sénégal. Et cela a forgé ma personnalité, mon caractère», assure-t-elle.

Ex-militante du Parti socialiste

Mais la Casamance, l’accueillante, reste la région qui l’a le plus marquée. Une région qui bouillonne de plusieurs cultures, où l’ambiance est conviviale tout en restant très attentive au conflit qui prévaut dans cette zone. La comédienne se souvient aussi de la région de Kédougou avec le pays Bassari, où les gens vivent dans les montagnes. Ndèye Sine Sall n’a pas pu atteindre le summum dans les études. Elle a, selon elle, échoué au Bac après de brillantes études. Ce qui fait qu’elle garde de l’école un goût d’inachevé.

Aujourd’hui, même si elle fait partie des têtes de gondole du théâtre, Ndèye Sine Sall garde les pieds sur terre, affiche reconnaissance et gratitude à la troupe Janxeen production «sa deuxième famille». «Je leur dois toute la réputation que j’ai eue dans ce milieu. Tout ce que j’ai appris, c’est grâce à ce groupe que je ne pense jamais quitter, bien qu’il arrive parfois que d’autres troupes me sollicitent pour jouer avec elles, ce que j’accepte volontiers sachant que l’art est notre patrimoine commun. Mais avec Janxeen, c’est autre chose. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait une quinzaine de cassettes avec le groupe Janxeen Production», minaude-t-elle. Celle qui refuse la casquette de star à Thiès ne peut s’empêcher toutefois de se sentir ambassadrice de sa ville dans ce monde de l’art. Elle ne cache guère être « régionaliste », c’est ce qui a fait d’ailleurs, qu’elle a jugé utile de résider à Thiès.

Hors scène, Ndèye Sine fréquente les planches politiques du Parti socialiste sénégalais. Même si elle n’en est pas bien connue, l’artiste a battu campagne pour Diouf, créé même un mouvement de soutien pour Tanor Dieng. Aujourd’hui, elle a tout jeté parce que n’étant plus charmée par la politique. « La politique doit aider à atténuer les souffrances des populations, à améliorer les conditions de vie des citoyens», analyse-t-elle. La comédienne qui se dit très émotive, pleurant pour un rien, est perçue par ses voisins comme un cœur d’or qui ne peut rester insensible aux souffrances de l’autre.

Belle, charmante et très naturelle, pleine de punch, l’artiste comédienne du groupe «Janxeen» a toujours rêvé de devenir avocate. La main sur le cœur, elle dit aimer défendre les causes perdues. Elle peut toujours se rattraper en se réincarnant avocate à travers les pièces de théâtre. «Les artistes Thiessois ont bien besoin du soutien des autorités. Elles nous appuient certes, mais on aurait souhaité que ce soit comme avec les sportifs. Que l’on nous dote d’une subvention annuelle en tant qu’acteurs de la culture.» Belle plaidoirie de Me Ndèye Sine Sall sur scène !

Cheikh CAMARA, Correspondant permanent à Thiès