Entretien – Laurence Gavron, auteure de Fouta Street : «Les femmes sont les véritables jambaar du Sénégal»

Avec Laurence Gavron, on ne s’ennuie jamais. Ses œuvres ont du rythme et de la pugnacité. Cette Française et Sénégalaise de cœur qui se veut une Sérère bu xess, est une habituée des polars. « Fouta street », troisième livre d’une trilogie après « Boy Dakar » (2008) et « Hivernage » (2009) met en scène la vie de Takko Deh, une jeune Sénégalaise promise à son cousin Yoro Sow qui vit à Brooklyn (USA). Elle va finalement se marier avec lui « sans le connaitre » et le rejoindre à New York…

Fouta Street explore quelques réalités socioculturelles des Haalpulaar’en. Pourquoi un tel intérêt ?

J’ai passé pas mal de temps avec des communautés peules nomades dans le Djolof et le Ferlo, il y a quelques années et j’avais envie de parler de ces régions belles et arides, de ces populations peu connues en dehors de l’Afrique, de ces paysages, de cette culture. Même les Peuls et Toucouleurs en ville m’ont souvent intéressé, leur manière de très bien s’intégrer à la ville, à la modernité, à s’élever dans l’échelle sociale tout en gardant leur culture, leurs valeurs, leurs traditions…

Vous avez dû faire une immersion dans ce milieu pour mieux saisir ces réalités ?

J’ai enquêté un peu à New York en côtoyant la communauté sénégalaise et plus particulièrement la communauté halpulaar à Brooklyn, de même dans le Ferlo et le Fouta où j’ai passé quelques temps. En plus, le fait de vivre au Sénégal depuis 16 ans m’a permis de bien sûr côtoyer beaucoup de Halpulaar’en, lu des livres, etc.

Ces réalités sont-elles si rigides comme vous le décriviez dans votre roman ? Surtout à voir la réaction de Maam Oulimatou Sow( la belle-mère)

J’ai joué constamment avec la réalité, entre documentaire et fiction, si vous voulez. Beaucoup de faits sont réels, de descriptions, de personnages, mais il s’agit d’un roman avant tout, donc la fiction intervient aussi. Certaines personnes sont encore en réalité très rigides, le personnage de Maam Oulimatou Sow est extrême, mais ce sont-là des procédés littéraires, on invente aussi des personnages fictifs pour faire avancer la trame narrative. Le personnage de Maam Oulimata Sow est volontairement très dur, peut-être un peu caricatural, mais j’en avais besoin pour le récit. Je pense qu’au sein de toutes communautés, il existe de bonnes personnes et d’autres plus rigides, ce n’est pas uniquement chez les Peuls.

C’est une femme âgée qui a porté et élevé beaucoup d’enfants, la plupart sont partis, elle est seule, veuve depuis longtemps, il faut sans doute essayer aussi de la comprendre. Elle est peinée aussi, bien sûr, à sa manière, de la mort de son fils. Maam Oulimata Sow symbolise un peu la tradition, cette sacro-sainte tradition qui a du bon mais qui, poussée à l’extrême, peut se révéler mauvaise, dangereuse. Comme
souvent ce n’est pas les traditions elles-mêmes mais l’interprétation qu’on en fait, qui est dangereuse, on voit ça aussi avec les religions par exemple.

Vous mettez deux personnages féminins, de surcroit analphabètes, dans une intrigue qui se déroule aux Etats-Unis. N’est-ce pas un peu naïf comme canevas ?

Comme je le disais tantôt, tout n’est pas forcément réaliste dans le livre, on s’accapare de la réalité mais aussi pour la déformer, la transformer, se permettre d’y rajouter des éléments de fiction, de poésie ou même d’exagération, pour le bien du récit, de la trame, de l’évolution narrative. Je pensais justement intéressant de confronter ces personnages issus du Djolof ou du Fouta, si peu au fait des réalités modernes, à une mégalopole comme New York, symbole de cette modernité urbaine, à la pointe du progrès, de la vitesse, etc. Le choc des cultures en quelque sorte.

Des femmes âgées analphabètes au Fouta, je pense qu’il y en a, et des jeunes filles en pleine brousse nomade on en trouve aussi. De moins en moins j’espère, les jeunes au nord du Sénégal sont de plus en plus scolarisés, mais je pense que certaines femmes d’âge moyen ou mûr appartiennent encore à des générations qui n’étaient pas éduquées.

« L’espacio–temporel » est tout de même assez court pour qu’elles puissent prendre leur repère dans un pays où elles viennent tout juste de débarquer. Surtout pour ce qui est du personnage de Tabara Wone…

Je ne pense pas que Takko s’adapte rapidement à sa nouvelle ville, à New York. Elle est au contraire plutôt timide et apeurée, au début, par toute cette nouveauté, si loin des réalités qu’elle a connues jusque-là. Petit à petit, elle commence à prendre confiance en elle, d’abord en apprenant la langue, puis à travers sa rencontre avec Pathé Bambado. Quant à Tabara, il s’agit d’un personnage très spécial, assez en dehors de la réalité, une petite sauvageonne qui n’a peur de rien, qui se suffit à elle-même. Aussi étonnamment que cela puisse paraître et grâce bien sûr à la magie de la littérature, elle réussit à se mouvoir dans New York, à trouver rapidement ses repères, c’est vrai. Elle est à la fois un peu fofolle et intelligente, surtout prête à tout et n’ayant peur de rien, ce qui lui donne des ailes.

La condition de la femme sénégalaise vous parait-elle si dérisoire ?

Une fois encore, ce sont les limites de certaines traditions dans le monde moderne. Effectivement, même si de très nombreuses femmes aujourd’hui au Sénégal, dans les villes surtout, sont « libérées », beaucoup d’autres, dans les campagnes et aussi dans les villes, subissent excision, mariage forcé, polygamie, en plus de tout le travail domestique qu’on attend d’elles, la soumission, les nombreux enfants à porter, etc.

Oui, je trouve qu’il reste encore énormément à faire, entre autres au Sénégal, pour améliorer la vie des femmes qui sont les véritables « jambaar » de ce pays et qui sont trop peu reconnues, trop peu soutenues. Mais c’est aussi à elles-mêmes de prendre leur destin en main, de se libérer des carcans, ce que fait d’une certaine manière Takko dans le livre.

Vous semblez dénoncer un mariage forcé tout en encourageant une relation entre une jeune fille et un adulte. N’est-ce pas une contradiction ?

La relation entre la jeune fille de 17 ans et un jeune adulte choisi et aimé par elle n’est pas comparable avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, à qui on l’a donnée en mariage sans même qu’elle le connaisse, sans la consulter. On peut tomber amoureux de quelqu’un quel qu’il soit, de plus jeune ou plus âgé que soi, du moment que l’amour est-là, qu’on l’a choisi, qu’il s’agit d’une relation entre deux adultes consentants et que ça ne gêne personne, il n’y a pas de problème. Mais si une relation a été forcée et qu’il n’y a pas d’amour, pas d’entente, ce n’est bien entendu pas viable.

Le personnage du commissaire Jules Souleymane Faye traverse presque tous vos romans, apparemment vous peinez à vous en défaire…

Je voulais faire une trilogie, une suite (comme c’est souvent le cas dans les romans policiers) autour du même personnage, le commissaire Jules Souleymane Faye. Je ne suis pas encore sûre qu’il soit dans mon prochain livre, la trilogie est bouclée. Mais c’est vrai que j’aime bien mon commissaire que depuis longtemps, j’avais décidé de l’envoyer en vacances chez sa mère à New York, loin de son environnement habituel, dans une nouvelle intrigue qui me permettrait de parler de lui tout en décrivant de nouveaux environnements, ici New York et le nord du Sénégal.

Votre ancrage dans le polar, est-ce une option ? Ou bien pourrait-on vous voir explorer d’autres corpus littéraires ?

J’ai beaucoup aimé écrire des polars, je vais sans doute essayer maintenant un genre différent, on verra si je réussis! Le polar, que j’ai beaucoup lu dans ma jeunesse, offre un moyen de divertir en racontant des histoires et en créant des questionnements. Des suspenses qui tiennent le lecteur en haleine, tout en décrivant des lieux, des peuples, des individus. Le polar peut être et est souvent sociologique, il parle de réalités. C’est ainsi que j’ai voulu, à travers mes romans policiers, parler du Sénégal, de la culture et de la vie sénégalaises, mais aussi des paysages, des lumières, des gens…

Je ne sais pas encore si j’enverrai à nouveau mon commissaire Jules Souleymane Faye dans d’autres régions à Saint Louis, Sine Saloum? Ou si, dans un premier temps, je vais m’essayer à un autre exercice, plus personnel, plus intime, prenant plus la forme d’une réflexion.

Entretien réalisé par Alassane Seck GUEYE

*Fouta Street 296 pages Editions du Masque Prix du roman d’Aventures