Barka Bâ, politologue : «Le Sénégal ne peut plus tolérer que ses ressortissants soient tués comme des lapins en Mauritanie»

Ce jeudi, le président Macky Sall se rend en Mauritanie pour rencontrer son homologue Mohamed Ould Abdel Aziz dans un contexte où le climat entre les deux pays est assez tendu. Ce, suite au meurtre d’un jeune pêcheur sénégalais par des garde-côtes mauritaniens. L’occasion est saisie par le chercheur en sciences politiques et spécialiste de la diplomatie sous-régionale, Barka Ba, pour analyser le sens et la portée de cette visite.

Le Témoin : Le président de la République se rend ce jeudi en Mauritanie sur invitation de son homologue Mohamed Ould Abdel Aziz. Quel sens donner à cette visite surtout à la suite de la mort d’un pêcheur guet-ndarien froidement abattu par les garde-côtes mauritaniens?

Barka Ba : Cette visite intervient dans un contexte assez tendu. Il est heureux que le président Macky Sall ait pris la pleine mesure de la gravité de la situation, en décidant de se déplacer à Nouakchott pour aller rendre visite à son homologue Mohamed Ould Abdel Aziz. Le meurtre perpétré par des garde-côtes mauritaniens sur le pêcheur Fallou Sall est un acte inqualifiable et, surtout, irresponsable de la part de dépositaires de la force publique. Ce meurtre de sang-froid, suivi de manifestations violentes à Saint-Louis, a rappelé les heures sombres de 1989 avec leur enchainements de faits tragiques à partir des incidents survenus à Dounde Khore. Lesquels s’étaient soldés de part et d’autres par des pogroms et avaient
conduit les deux pays à deux doigts d’une guerre. Ils avaient en tout cas rompu leurs relations diplomatiques. Les opinions publiques des deux pays en sont sorties traumatisées et les blessures sont encore vives.

Le plus regrettable, c’est le communiqué de l’état-major mauritanien qui n’a pas franchement joué dans le sens de l’apaisement par le choix des mots utilisés pour relater le drame. Après l’euphorie suscitée par la visite du président Macron, Macky Sall est rattrapé par le principe de réalité. Autant nous avons une diplomatie très rayonnante à l’extérieur qui nous vaut beaucoup d’auto-satisfaction, autant nous avons de sérieux problèmes avec certains de nos voisins immédiats et singulièrement avec la Mauritanie. Ce qui devrait, à mon modeste avis, pour des raisons autant politiques qu’économiques, conduire à donner plus de moyens aux ambassades de Banjul, Nouakchott, Bissau et Conakry qui devraient être les postes diplomatiques les plus prestigieux de notre pays, bien avant Paris, Washington ou Bonn.

N’était-il pas mieux indiqué que ce soit le Président Aziz qui fasse plutôt le déplacement à Dakar ?

Je ne pense pas que le fait que ce soit le président Sall se déplace en Mauritanie en premier soit une mauvaise chose. Mieux, s’il tient un discours de vérité à Nouakchott au Président Aziz, en lui signifiant que le Sénégal ne peut plus tolérer que ses ressortissants soient tués comme des lapins et qu’un autre incident
de ce genre pourrait avoir de graves répercussions sur les relations entre les deux pays, il aurait marqué un grand coup. Il y a une donne fondamentale dont les gouvernants doivent maintenant tenir compte : avec l’ère des réseaux sociaux, on a désormais une opinion publique surinformée et très exigeante qui met une pression terrible sur les gouvernants. Tout drame est diffusé à la vitesse de l’éclair et l’émotion est ainsi amplifiée d’une manière vertigineuse.

On l’a noté lors de la tuerie de Boffa-Bayotte en Casamance et aussi avec la mort de ce jeune pêcheur. Les autorités sénégalaises ont été obligées dans les deux cas de réagir vite et donner des explications. On assiste à une sorte de « dictature de Facebook » qui, de plus en plus, donne le la aux agendas présidentiels et cela, c’est heureux pour la démocratie. Je pense que la visite de Macky Sall s’inscrit dans ce contexte.

Cette visite ne risque-t-elle pas d’être interprétée comme un signe de mollesse ?

Il est vrai que le sens de la retenue et de la mesure adopté par les présidents sénégalais qui se sont succédé au pouvoir a pu être interprété dans certains cercles mauritaniens comme de la faiblesse ou de la mollesse. Il est grand temps de corriger cette impression en montrant, tout en préservant la sacro-sainte règle de « la diplomatie du bon voisinage » héritée de Senghor, et comme on l’a éloquemment démontré en Gambie que le Sénégal est devenu une vraie puissance sous-régionale qui ne se laissera pas marcher sur les pieds.

Il est ainsi heureux qu’aux premières heures du drame, les autorités sénégalaises aient annoncé qu’elles allaient envoyer un patrouilleur en mer. Je pense que ce message a été décrypté en haut lieu à Nouakchott et a calmé certaines ardeurs. Militer pour la paix ne doit en aucune manière être interprété comme une ligne capitularde de la part du Sénégal. Aucun de ces deux pays ne peut se passer de l’autre. Surtout avec la découverte du pétrole et du gaz à leurs frontières, ils ont plus que jamais besoin de normaliser leurs relations.

Propos recueillis par Serigne Saliou GUEYE