Présidentielle 2019 : Macky Sall, directeur de campagne d’Idrissa Seck ?

Dans sa stratégie consistant à neutraliser tous ses potentiels adversaires à la prochaine élection présidentielle, le président de la République, par ailleurs leader de l’Alliance pour la République, a d’abord éliminé Karim Wade, candidat du Parti démocratique sénégalais (Pds), avant de s’en prendre à Khalifa Ababacar Sall, candidat des « exclus » du Parti socialiste. Hélas, après avoir mis hors course les deux qu’il considérait comme ses plus sérieux rivaux en 2019, il semble involontairement repositionner l’un de ses plus farouches opposants, Idrissa Seck, le leader de Rewmi. Et si Macky Sall parrainait « inconsciemment » Idy ?

Après que Karim Wade a été rendu presque inéligible pour avoir été condamné par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (Crei) puis exilé à Doha, le président de la République est aussi en train de réussir à museler le député-maire de Dakar, Khalifa Sall, qui, depuis 2009, date de son élection à la tête de la capitale, a empêché tous les régimes qui se sont succédé, notamment ceux du Pds et de l’APR, de faire tomber dans leur escarcelle Dakar. Mais contrairement à Me Abdoulaye Wade, qui n’avait pas voulu user de pratiques peu orthodoxes pour essayer d’éliminer Khalifa Sall — lequel avait quand même commis le péché originel de battre son fils Karim Wade pour accéder à la mairie de la capitale—, Macky Sall, lui, a fait arrêter le maire de Dakar pour une sombre affaire de détournement de deniers publics. Son procès est d’ailleurs en cours devant le tribunal correctionnel de Dakar.

Sa condamnation, qui ne fait l’ombre d’aucun doute aux yeux d’une majeure partie de l’opinion non pas parce qu’il serait coupable des faits qui lui sont reprochés mais parce que tel serait le désir du président Sall, signerait sa mise à l’écart définitive de la course à la présidentielle. Mais seulement, en « écartant » Karim Meissa Wade et Khalifa Ababacar Sall, avec sa politique à géométrie variable de tolérance zéro de dissipation des deniers publics — laquelle politique ne s’abat que sur ses farouches opposants tout en protégeant ses proches pourtant épinglés par les organes de contrôle de l’Etat —, le président de la République conforte le leadership d’Idrissa Seck dans l’opposition.

Idy, le challenger

Neutralisé et isolé en un moment donné du jeu politique par le président de la République et son régime depuis le fameux dialogue national auquel il avait refusé de participer, le « patron » de Rewmi semble se repositionner de plus en plus sur l’échiquier politique national. Mieux, il commence à devenir le plus sérieux adversaire du président Macky Sall pour la présidentielle de février 2019. La « disqualification » de Karim Meissa Wade et de Khalifa Sall de la présidentielle de 2019 fait donc les affaires d’un troisième larron, Idrissa Seck en l’occurrence.

« Par le fait de vouloir écarter ses potentiels adversaires, le président Macky Sall a involontairement repositionné aujourd’hui M. Idrissa Seck. Parce que si Khalifa Sall est condamné, le pôle Manko Taxawou Senegal n’aura comme candidat sérieux qu’Idrissa Seck, lequel semble avoir compris cela. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’il est en train de faire le tour du Sénégal aller à la rencontre des populations, les écouter et essayer de les convaincre de tourner le dos au pouvoir. Ce, en critiquant farouchement la majorité. Mais, ce n’est pas suffisant parce qu’il faudra qu’il travaille dur pour bénéficier du soutien de toute l’opposition. Ce qui n’est pas évident », estime l’enseignant-chercheur en politique à l’université gaston Berger de Saint- Louis, Moussa Diaw.

Le président Macky Sall devrait alors faire très attention à Idrissa Seck car aussi bien les exclus du Parti Socialiste que d’autres franges de l’opposition, et pourquoi pas le Parti démocratique sénégalais, pourraient le placer devant, non pas parce qu’il serait le plus représentatif, mais par la pertinence de son discours, la confiance qu’il inspire du fait notamment de son expérience et sa longue présence dans le sérail. En effet, selon l’enseignant chercheur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, Moussa Diaw, « si l’opposition veut vraiment mener le combat politique face à Macky Sall, elle devrait avoir un candidat de grande pointure comme Idrissa Seck qui a beaucoup d’expérience, qui connait les rouages de l’Etat et qui communique bien. Parce qu’il apparaitra comme le candidat incontournable si Khalifa Sall est éliminé par une condamnation de justice. »

Un soutien impératif de l’opposition

Toutefois, et paradoxalement, le Professeur Diaw doute qu’Idrissa Seck puisse secouer le « Macky ». Il s’explique : « Parce qu’il n’a pas de temps. Le temps politique est important du fait aussi que cela demande énormément de travail de mobilisation et, surtout, de concertation avec les différents membres de l’opposition. Cette dernière est plurielle, fragmentée. Donc, pour se positionner comme candidat ayant des chances sérieuses de s’imposer, il faut un soutien de l’ensemble de l’opposition. Ça, c’est un défi à relever pour Idrissa Seck. Je ne pense pas qu’il ait le temps de le réussir. De plus, je ne pense pas qu’il ait une équipe bien préparée pour faire tout ce travail-là compte-tenu du temps qui reste d’ici les élections. Certes, rien n’est gagné d’avance mais, moi, je ne pense pas personnellement qu’il pourra ébranler la candidature de Macky Sall. Parce que le président sortant a un bilan et une équipe bien préparée. »

Alors, qu’est-ce qui fait « trembler » le camp du pouvoir à chaque fois qu’Idrissa Seck fait une sortie ? Réponse de l’enseignant chercheur en politique : « parce que les gens de ce camp ont déjà développé leurs stratégies. » Prié d’en dire plus, notre interlocuteur souligne que « le ministre Mame Mbaye Niang l’avait annoncé d’ailleurs. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’il y aura une attaque de l’opposition, ils n’hésiteront pas à réagir, de faire des tirs groupés. Certes, cela peut aussi traduire une inquiétude mais je pense que c’est le jeu politique sénégalais qui est comme ça. A chaque fois qu’il y a un petit évènement, il ne faut pas laisser la place à l’opposition. Ne serait-ce que, mais surtout, au niveau des médias. C’est la raison pour laquelle, il y a cette réaction groupée et mobilisée autour du Président afin de contrecarrer les velléités qui pourraient constituer un obstacle pour le bon déroulement de sa politique », soutient en conclusion le Pr Moussa Diaw.

Malgré tout, le président Macky devrait faire très attention à Idrissa Seck car finalement aussi bien le Pds que le Ps « des valeurs » et tous les autres partis risquent de le placer devant. Parce qu’il pourrait être aussi le candidat par défaut que les Sénégalais cherchent pour se débarrasser du président Macky Sall et sa gouvernance sombre et vicieuse !

Bassirou DIENG