Près d’un demi-siècle plus tard, Nianao se rappelle au mauvais souvenir des Sénégalais !

Jeudi dernier, un incident a opposé des pèlerins bissau-guinéens qui se rendaient à Médina Gounass à des douaniers sénégalais. Un pèlerin bissau-guinéen a été tué par un tir « de sommation » d’un gabelou sénégalais. L’incident s’est produit au poste frontalier de Nianao, commune de Wassadou, département de Vélingara. Pour les confrères qui ont traité l’information, nul doute qu’il s’agit d’un village comme les autres, une de ces milliers de localités qui parsèment le territoire national.

Pour les anciens de l’armée nationale, en revanche, Nianao est historique en ce qu’il est le lieu où se sont produits des affrontements entre soldats sénégalais et supplétifs bissau-guinéens de l’armée portugaise qui occupait alors ce pays au sud du Sénégal. A l’époque, au début des années 70, le PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée Bissau et des Iles du Cap-vert), sous la férule du grand intellectuel panafricaniste Amilcar Cabral, menait une lutte armée pour libérer la Guinée-Bissau. Le président Léopold Sédar Senghor avait entrepris de l’aider en lui permettant d’établir sa base arrière à l’intérieur du territoire national où la logistique, le gite, le couvert et les infrastructures sanitaires étaient mis à sa disposition. Les combattants du Paigc procédaient par incursions à l’intérieur de la colonie portugaise de Bissau. Leurs coups de main accomplis, ils se repliaient en territoire sénégalais et l’armée nationale couvrait leur retraite à l’intérieur de notre pays.

Pour empêcher que les guérilléros de Cabral ne puissent s’échapper en zone sénégalaise après leurs opérations, l’armée portugaise avait mis en place des forces supplétives chargées de boucler la frontière. Elles avaient pour mission d’empêcher tout repli des « Paigc ». C’est pourquoi, régulièrement, il y avait des affrontements entre ces forces supplétives — soutenues par les soldats portugais — et l’armée nationale. C’est au cours d’une de ces attaques de ces « harkis » version portugaise qu’Al Ousseynou Cissé avait été tué et décapité. Ce qui avait enflammé l’Université de Dakar. Pour cause, Al Ousseynou faisait partie des 11 meneurs étudiants enrôlés dans l’armée par le président Senghor. Ce, à la suite de l’incendie du centre culturel français à l’occasion de la visite du président français de l’époque, Georges Pompidou, en 1971.

La goutte d’eau qui avait fait déborder le vase, c’était la longue grève de cette année-là ponctuée par un boycott des examens. Pour mater le mouvement, Senghor alors mis sous les drapeaux les meneurs du mouvement. Parmi les étudiants enrôlés dans l’armée, on peut citer Bassirou Faty, actuel président du conseil d’administration de la banque Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal (Cncas), Mamadou Diop Decroix et Abdoulaye Bathily, que l’on ne présente plus, mais aussi Mbaye Diack, qui fut membre du bureau politique de la LD ainsi qu’al Ousseynou Sanogo, qui fut cadre à la Senelec, Amadou Tidiane Ly, qui fut le mari de Mme Marième Wone Ly du Parena, première femme candidate à la présidentielle, Famara Sarr, ancien député de la LD, le défunt Mamadou Sall, frère de l’ancien ministre et actuel Dg du Pôle urbain de Diamniadio, Seydou Sy Sall, Sakhéwar Diop, etc.

Arrêtés à Dakar, ces têtes brûlées du mouvement étudiant avaient été regroupées au camp archinard de Ouakam, qui abritait alors les commandos, où ils avaient été confiés au capitaine Saliou Niang — qui termina sa carrière comme sous-chef d’état-major général de l’armée — et au lieutenant Boubacar Wone, qui, avec le grade de général, fut chef d’état-major particulier du président Abdou Diouf après avoir été son aide de camp.

Après quelques jours, les étudiants meneurs sont acheminés à bord d’un Fokker conduit par
le lieutenant Seck « White » à Tambacounda où officiait alors le capitaine Victor Barry qui dirigeait le Groupement du Sénégal oriental (GSO). Au bout de quelques jours, ils ont été éparpillés dans divers postes-frontières de l’armée en Casamance. C’est donc dans ces circonstances qu’Al Ousseynou Cissé a été tué au cours d’une attaque menée par les supplétifs bissau-guinéens à Santhiaba Mnajack. Aussitôt après sa mort, les autres étudiants ont été retirés du front pour être ventilés dans des camps à l’intérieur du pays.

C’est en protégeant une retraite des maquisards bissau-guinéens que le lieutenant Alioune Badara Diallo, qui commandait le poste de Nianao, est tombé dans une embuscade où il a été tué avec quelques uns de ses hommes. Le général Alioune Samba, qui fut par deux fois aide de camp du Premier ministre Habib Thiam avant d’être son conseiller Défense, directeur du Service civique national et, plus tard, ambassadeur en Iran, nous raconte qu’à l’époque jeune sous-lieutenant en service au camp Lat Dior, il avait été pressenti pour aller remplacer le lieutenant Alioune Badara Dialloà Nianao. au dernier moment, l’Etat-major avait préféré envoyer le lieutenant des parachutistes Boubacar Djigo.

D’après ses souvenirs, l’incident a dû avoir lieu « en 1972 ou 1973 » tandis de Bassirou Faty, lui, parle de 1971. Toujours est-il que, 47 ans après, Nianao se rappelle au mauvais souvenir des Sénégalais. au cours d’un incident ayant opposé cette fois-ci, non pas des militaires, mais des douaniers sénégalais non pas à des supplétifs mais des pèlerins bissau-guinéens. L’Histoire se répète !

Mamadou Oumar NDIAYE