Rapport ARMP 2016 : A quoi joue Saër Niang face à Macky ?

A quelques mois d’une présidentielle cruciale pour l’avenir du chef de l’Etat à la tête du pays, Macky Sall aurait pu se passer d’être jeté en pâture à l’opinion par Saer Niang,le directeur général de l’Autorité de régulation des marchés publics (ARMP). Pour cause, le rapport 2016 de ladite structure n’a épinglé que des broutilles sur une commande publique de contractants estimée à plus de 2 mille milliards de francs. Macky Sall, qui s’est investi en février 2017 à travers « un soutien inédit» pour donner un 3ème mandat à Saer Niang a-t-il été « trahi » par ce dernier ?

Les récentes sorties des sociétés Dakar Dem Dikk, du Coud de l’ancien directeur général du Port de Dakar etc. ont en commun de fustiger le rapport 2016 de l’ARMP. Il se dit d’ailleurs que des directeurs généraux de sociétés incriminées songeraient à ester en justice pour dénoncer ce fameux rapport publié le 09 mars dernier. Alors Saer Niang a-t-il planté un couteau dans le dos de Macky Sall ? A tout le moins, le patron de l’Armp ne facilite pas la tâche au président de la République engagé dans une élection qui s’annonce particulièrement difficile !

En effet, le chef de l’Etat se passerait volontiers de voir son régime être jeté en pâture par l’ARMP surtout pour des broutilles. Le régulateur des marchés publics aurait débusqué de gros cafards, on aurait encore com- pris, mais là… Jeudi dernier, à la place de grosses entorses des autorités contractantes (ministres, DG de sociétés publiques et para- publiques et d’agences), Saer Niang et son équipe ont épinglé du menu fretin dans leur rapport fortement médiatisé. Le tableau se passe de commentaires. 100 autorités contractantes auditées ont, selon le document, immatriculé 2.424 marchés et passé 3.199 demandes de renseignements et de prix simples et à compétition restreinte, soit 5.623 marchés d’une valeur totale de quelque 2376 milliards francs Cfa parmi lesquels 2.426 marchés représentant un montant de 2.123 milliards francs Cfa ont été passés en revue par les quatre cabinets d’audit.

Après avoir estimé que «les audits réalisés au titre de la gestion 2016 font ressortir, globalement, une amélioration qualitative dans la conduite des procédures de passation et d’exécution des marchés par les autorités contractantes », Saër Niang et ses gendarmes des marchés publics ne se sont pourtant pas privés de jeter en pâture de pauvres autorités contractantes. Histoire sans doute de montrer que l’Armp travaille bien. Peut-on épingler l’Ageroute, le Port de Dakar, le Cetud, le ministère de l’Economie et des Finances, l’ANACIM, l’OFOR, la PNA, l’ANER, l’ASER, la Délégation générale à la Solidarité nationale, l’ONAS, la Senelec, la Sones…, pour venir dire ensuite que, globale- ment, les marchés ont été exécutés dans les règles de l’art au sein de ces structures ? De fait, sur plus de 2 mille milliards de marchés contractés, aucune autorité publique n’a été citée, ni épinglée nommément pour de gros cafards. Que de simples broutilles genre retards dans la notification de marchés, ouverture d’offres en l’absence de soumissionnaires, non respect de délais contractuels, etc.

En faisant autant de bruit sur des vétilles, finale- ment, Saer Niang jette en pâture la gestion des collaborateurs du le chef de l’Etat qui a fait de la gouvernance« sobre et vertueuse » son cheval de bataille. Or, voilà qu’on instille dans les esprits que ses ministres et directeurs généraux gèrent mal l’argent public ! Ou, à tout le moins, « magouillent » dans la passation des marchés épinglés pour des vétilles. Et même si l’autre vendredi, à l’occasion de la présentation du livre de Mankeur Ndiaye, le Premier ministre Mahammad Dionne a volé au secours de Saer Niang, le mal était déjà fait. “Sur le rapport 2016 de l’Armp, il n’y a aucun problème. Vous avez vu la conclusion de Saër Niang, le Dg de l’Armp. Il a dit, comme conclusion, que notre pays s’installe de plus en plus vers la bonne gouvernance en matière de gestion des marchés publics“, avait dit le chef du gouvernement.

Cela dit, il n’avait pas voulu occulter certains soit-disants dérapages répertoriés par les auditeurs : “L’exception confirme la règle. De temps en temps, on peut avoir un dysfonctionnement par-ci par-là, mais, de manière globale, le Sénégal est sur le bon train en matière de transparence, quand on arrive à l’importante question des marchés publics. C’est l’instruction que le chef de l’État a donnée au gouvernement, et en tant que Premier ministre je m’attelle chaque matin à la bonne exécution de marchés publics, selon les règles de transparence et de respect du droit“, soulignait le Premier ministre.

Des ministres de Mahammad Dionne épinglés

Tout à sa volonté de défendre le DG Saer Niang, le Premier ministre avait sans doute du mal à cacher sa peine de voir nombre de ses hommes être épinglés pour des broutilles. Des ministres, des directeurs de sociétés publiques et de hauts fonctionnaires qui font la Une des journaux, qui passent aux yeux des citoyens comme de vulgaires hors la loi, des voleurs et détourneurs de deniers publics. Un ministre du Gouvernement, interpelé à propos du rapport de l’Armp, se déchaîne complètement sur Saer Niang. « Ce qu’il soulève, ce sont des broutilles, cela ne rend pas service au président de la République. A la veille d’une élection présidentielle aussi importante, sortir des limites de procédures, ce n’est pas sérieux » indique le ministre sous anonymat.

Il ajoute pour s’en plaindre qu’ «une commodité procédurale est différente d’une faute de gestion. Parce que si c’était une faute de gestion, le marché n’aurait pas été validé et numéroté par la Direction centrale des marchés publics (DCMP). Toute la procédure a été respectée du début jusqu’à la fin. Le cabinet joue son rôle quand il remarque qu’il y a une lenteur de procédures. Déjà avant même de finaliser son rapport, le cabinet devait rencontrer le président de la Commission des marchés, parce que le directeur général n’a aucune mainmise sur la commission des marchés de l’autorité contractante. Un directeur général ne peut pas s’immiscer dans des procédures d’octroi de marchés. C’est malhonnête d’amplifier des remarques faites sur le plan de procédures pour incriminer la gestion de quelqu’un. A notre niveau, on a entamé une procédure au tribunal, Saer Niang va répondre ». Un haut cadre de l’administration ayant requis l’anonymat se demande, lui, « comment peut-on soumettre des contrats administratifs à l’appréciation d’experts comptables qui n’ont aucun outil à ce niveau?»

«Un acte de trahison» qui dérange le Palais

Dans certains cercles du pouvoir, on est très remonté contre la posture du directeur de l’ARMP. Surtout qu’on a souvenance du soutien exceptionnel du président de la République qui avait, au mois de février 2017, renouvelé le contrat du DG de l’ARMP en le prolon- geant de manière quasi indéfinie. Macky Sall avait décidé de faire fi de la procédure de sélection du successeur de M.Niang à la tête de l’ARMP. Le décret du mois de février 2017 indiquait que le mandat du directeur sortant était « prolongé jusqu’à la finalisa- tion de la réforme institutionnelle en cours ». A l’époque, les membres du Conseil de régulation tenus à l’écart du processus étaient en train de finaliser le dossier du successeur de Saer Niang. Mais en avril, Macky Sall était revenu sur sa décision par décret 2017-559. Toutefois Macky Sall n’a donné aucune indication sur les intentions des autorités en ce qui concerne l’institution. Saer Niang, se sachant sur le départ, aurait-il voulu faire une vacherie au chef de l’Etat ?

« Saer Niang n’a pas été commode… »

L’économiste Ousmane Birame Sané ne cautionne pas l’assertion d’une sorte de soumission de Saer Niang au chef de l’Etat. Ce qui remettrait en cause l’indépendance de l’ARMP. Mais il estime que Saer Niang devait afficher une certaine forme de redevabilité au chef de l’Etat en communicant surtout sur les progrès réels et tangibles notés au niveau de la gouvernance de Macky Sall au lieu de mettre l’accent sur certains faits mineurs. « La lecture du rapport 2016 indique qu’il n’y a pas eu de gros poissons pris. Si on note l’absence de détournements, de surfacturations, d’avenants démesurés, de magouilles ou de comportements corruptogènes, il n’y a pas de quoi fouetter un chat en évoquant des questions de lenteurs de procédeures » souligne l’ancien patron de la BRVM (Bourse régionale des valeurs mobilières) du Sénégal.

« On ne saurait épingler des ministres et directeurs généraux pour des questions de lenteurs de procédures qui peuvent s’expliquer par les nombreux recours de soumissionnaires lésés » explique l’agrégé en économie. Ce dernier note que « Saer Niang n’a pas été commode, il n’a pas rendu la monnaie à Macky Sall parce qu’il devait tout simplement communiquer sur le niveau de maturité de l’institution avec de bonnes tendances en matière d’équité des contractants, de transparences des procédures, d’économies budgétaires réalisées pour l’Etat. Ce sont des choses fondamentales sur lesquelles, le rapport 2016 devait mettre l’accent. Le patron sortant de l’Armp devait se soucier surtout de laisser à son successeur une Autorité inscrite dans une bonne dynamique procédant d’un bon travail collectif » estime Ousmane Biram Sané.

Abdou Karim DIARRA