Une lecture de L’Amas ardent, roman  de Yamen Manai

Critique littéraire réputé, ancien rédacteur en Chef de la revue Ethiopiques, Moustapha Tambadou  qui est également expert en stratégies culturelles, revient à la critique. Nous vous proposons son regard critique  sur l’œuvre « L’Amas  Ardent » de Yamen Manai

En fracassant  rageusement, après avoir lui-même revêtu une combinaison protectrice, l’urne dans laquelle il avait pourtant, au bout d’efforts colossaux, réussi à emprisonner un essaim de frelons asiatiques, Le Don savait que les redoutables insectes fondraient sur le  groupe d’hommes abjects et dangereux,  qu’il venait  de surprendre dans leurs basses œuvres, pour lui réserver une mort épouvantable.

En délivrant ces rejetons d’une avant-garde qui avait  pris pour cibles  les ruches où il élevait amoureusement ses « filles », comme il  appelait ses abeilles,  cet apiculteur de Nawas, village déshérité d’une contrée maghrébine libérait en même temps la  rage et l’insoutenable dégout qui l’habitaient.

A ses yeux, il ne faisait qu’exécuter la sentence légitime  qu’appelait la barbarie innommable qu’une espèce« humaine »,  aussi nuisible à ses congénères que l’étaient les insectes tueurs pour les inoffensives colonies d’abeilles.

Les frelons  humains, ne sont autres que les soi-disant « soldats » liant le Nom Sublime de Dieu à leur soif inextinguible de sang et de larmes.

Descendu des montagnes où, pour protéger ses « filles », il avait traqué les persécuteurs de celles-ci, Le Don  en effet, venait, dans la clairière, de tomber sur une scène effroyable. Des terroristes sanguinaires, se réclamant de l’Islam, s’apprêtaient à mettre en scène et filmer, pour conserver et diffuser les traces « glorieuses » de leur « guerre sainte», la scène de l‘égorgement de  garde-frontières quasi désarmés  qu’ils venaient de surprendre et de massacrer dans un guet-apens.

C’est donc  avec le sentiment du devoir accompli qu’il  vit les terribles fléaux  de ses ruches attaquerleurs pendants humains et leur réserver une fin atroce.

Lauréat duPrix  des Cinq Continents de la Francophonie, qualifié de « fable politique et écologique » par le Président du jury, J.M.G. Le Clézio, L’Amas ardent est la genèse de régimes prétendument inspirés par la loi divine.

A travers l’exemple d’un pays, dans lequel on reconnait facilement la Tunisie, vivant les évènements consécutifs à la  révolution populaire ayant balayé la dictature qui y sévissait,  l’auteur, Yamen Manai, décrit  le dévoiement des « printemps arabes »par le biais de la manipulation des élections censées consolider les espérances dont ils étaient porteurs.

Les assassins de l’espoir ?De « micro-Etats » pétroliers baignant dans le luxe et la luxure qui profitent de l’extrême misère des populations pour, à l’instar du «Qafar » au nom transparent, orchestrer l’émergence d’exécutifs locaux à la solde de leurs ambitions géopolitiques propulsées par des stratégies du chaos et liberticides..

Le récit de Yamen Manai est  à la fois allégorie et description presque clinique. Sa technique narrative multiplie les perspectives, donc les origines des discours, donnant d’autant plus de crédibilité aux évènements attestés.

Les  personnages  sont des témoins privilégiés  ou les acteurs principaux de l’histoire. Leurs faits et gestes sont racontés avec passion, ironie ou poésie,  habits de l’objectivité  que leur confèrent leur historicité  ou la  bonne foi, et même la naïveté, des regards qui les dévoilent.

Tous ces  ressorts permettent, à des degrés divers, demanifesterle cancer de  l’«islamisme » mis en parallèle avec l’irruption dévastatriced’insectes prédateurs, calamités de ruches prodigues, en tout cas paisibles.

Tout comme leurs clones humains, mais cette fois involontairement, les frelons asiatiques  ont été apportés parle Qafar et autres principautés richissimes  en quête d’influences pouvant flatter leurs égos. Ils étaient dans les caisses de vivres et de nourriture entreposées dans les cales de yachts et  navires affrétés par de puissants émirs. Des produits  cédés aux « Partis de Dieu »  qui les ont distribués généreusement, créant ainsi les conditions de leurs victoires électorales, premiers jalons vers la mise en cage impitoyable des libertés.

Lueur d’espoir ? Une de nièce du Don  a pu miraculeusement sauver de la brutalité et de  la violence gratuite des nouveaux maitres une reine des abeilles faisant partie d’un lot  venu du pays du Soleil Levant où elle et son époux étaient allés les chercher pour venir en aide à son oncle désespéré.

Le remérage transmettra à la ruche les techniques de  neutralisationdes attaques exterminatrices des frelons, acquises par les abeilles d’Asie.

L’antidote enseigné par la nouvelle reine n’est autre que la résistance par L’ «amas ardent ». Méthode de défense consistant pour les abeilles menacées à se rassembler toutes et à recouvrir de leur masse compacte chaque intrus venu les attaquer. Elles le submergent alors, l’étouffent et le détruisent dans le feu généré par leur chaleur conjuguée.

Un exemple pour les hommes ?

L’Amas ardentest un appelvibrant, émergé du désespoir,àla solidarité des sociétés pacifiques contre les barbaries qui menacent leur existence.

A lire absolument

Moustapha Tambadou

Une lecture L’AMAS ARDENT,

roman  de Yamen Manai,  Elyzad, Tunisie, 2017,  234 p.

Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2017