Six ans de Macky Sall au pouvoir : Des Sénégalais jugent le bilan

Le 25 mars 2012, Macky Sall accédait à la magistrature suprême après une brillante victoire aux présidentielles devant le président Abdoulaye Wade. Une victoire obtenue avec plus de 65% des suffrages exprimés. L’espoir était de mise pour les populations, séduites par le discours électoral du candidat Macky Sall. Un discours basé sur des principes et idéaux tels que le retour de l’Etat de droit, la fin de l’impunité, la bonne gouvernance, la patrie avant le parti, la reddition des comptes et, enfin, l’émergence. Le tout résumé dans une formule qui faisait rêver, le « yoonu yoo- kuté » (chemin de l’abondance ou voie de la prospérité). Reportage !

Le dimanche 25 mars 2018, Macky Sall a bouclé ses 6ans à la tête du pays. S’il avait respecté une de ses promesses phares, il aurait dû être avoir bouclé la première année de son second mandat. En effet, il avait promis partout qu’une fois élu, en lieu et place du septennat qu’il avait trouvé sur place, il ramènerait son propre mandant à cinq ans seulement. Le monde entier avait applaudi. On sait ce qu’il est advenu de cette promesse…

Six années se sont ainsi écoulées depuis lors et si on pouvait définir le sentiment des populations sur le bilan du Président Macky Sall en ce dernier virage vers la présidentielle du 24 février 2018, le terme mitigé conviendrait le mieux pour le qualifier. Pour cause, les Sénégalais sont divisés entre déçus et satisfaits comme nous l’avons constaté en interrogeant des compatriotes. Samedi 24 mars 2018, on est au rond-point « Cité des eaux » à quelques encablures de l’école de formation professionnelle Perform. Il est 11heures passées dans cet espace où la circulation est particulièrement dense les week-ends à cause du marché hebdomadaire ou « marché samedi » qui se tient sur les deux voies du front de terre. Le décor est campé.

« Deals et emprisonnements »

Les vendeurs occupent les trottoirs tandis que les passants disputent la route aux véhicules. Ce, au moment où les agents de la police préposés à la circulation tentent tant bien que mal de réguler le flot de voitures. Dans cette ambiance anarchique, nous tombons sur Aboubacar Samb, la quarantaine. Chemise bleue assortie d’une couleur blanche sur les poignets, ce premier interlocuteur es- time que le bilan des six années de Macky Sall peut être résumé entre « deals et emprisonnements. » Prié de s’expliquer, il ne se le fait pas répéter.

«Comme vous le savez, en 2012, nous avons tous réclamé la poursuite de tous les voleurs de nos deniers publics. Suivant la demande sociale, le président Macky Sall et son gouvernement avaient listé une quarantaine de personnes à poursuivre devant la Crei. Mais la montagne a accouché d’une souris. Car, parmi toutes les personnes citées lors de la conférence de presse du Procureur spécial de la Crei, il n’y a que Karim Wade qui a été inquiété. C’est un échec total qu’on a noté sur le dossier de la traque des biens mal acquis qui s’est “terminé” par la libération scandaleuse et sur fond de deal international du principal accusé Karim Wade. Toujours sur le bilan judiciaire, on peut citer l’emprisonnement arbitraire de Khalifa Ababa- car Sall qui a le seul tort d’avoir manifesté ses ambitions présidentielles», analyse-t-il.

On manipule notre justice comme on veut. Sur le plan économique, le gouvernement de Macky Sall se montre suffisant sur plusieurs dossiers économiques tels que le choix de construction d’une autoroute et de mise en place d’un train express régional pour un coût total de plus de 1000 milliards. Sur le plan de la bonne gouvernance, la rupture tant prônée n’a jamais eu lieu, tout au contraire, le président et ses partisans sont en train de faire pire que le régime de Me Wade avec des ministres et directeurs qui font la bamboula avec les finances de l’Etat. A titre d’exemple, nous pourrons facilement citer le puissant ministre des Finances Amadou Ba qui est guichetier automatique, le directeur du Coud (Centre des œuvres universitaires, ndlr) qui a été épinglé et par l’Ofnac et par l’Armp. La liste est loin d’être exhaustive », se désole cet habitant du Front de terre.

«La dynastie Faye-Sall dans la gestion du pays»

M. Samb n’est pas le seul Sénégalais à peindre en noir les années de Macky Sall à la tête du pays. La dame Khady Ndiaye Ba aussi embouche la même trompette du désenchante- ment. La trentaine dépassée, cette belle et attirante dame avec un magnifique teint clair que nous avons entrevue quelques heures avant à l’arrêt Diack Sao tient, elle, à faire le bilan politique du président de la République. Sur le plan politique, explique notre interlocutrice, « Macky Sall, non content de s’être dédit sur sa promesse de réduction de son mandat, se montre antidémocratique et tente de régner en dictateur vis-à-vis des opposants du pouvoir. »

Et Khady Ndiaye Ba de marteler : « La justice est utilisée pour combattre l’opposition qui voit ses principaux leaders défiler à la division des investigations criminelles transformée en police d’Etat. Karim Wade, Barthélémy Dias, Bamba Fall, Abdoul Mbaye, Amadou Sall, tous sont passés dans les locaux de cette police. A coté de cela, ses proches parents de la dynastie Faye-Sall sont impliqués dans la gestion du pays. C’est la famille de la première dame la première à être servie. L’un des beaux frères Mansour Faye est nommé ministre de l’Hydraulique là où l’autre, Adama Faye, se voit adjuger de lucratifs marchés de l’assainissement et bénéficie douteusement de plus de 5000 m2 de terre sur la Vdn de Dakar. La part belle du festin reste pour le jeune frère du président, le nommé Aliou Sall, devenu subitement puissant dans le Parti au pouvoir et se voit impliquer dans la gestion du pétrole sénégalais après avoir réussi à prendre la présidence de l’Association des maires du Sénégal. Des faits regrettables quant on sait que Macky Sall a été porté à la tête du pays pour rétablir l’Etat de droit, mettre fin à l’impunité et s’engager enfin dans la voie du développement tant espéré. Son attitude décevante a irrité les populations qui n’attendent que le 24 février 2019 pour lui régler son compte à lui et à ses souteneurs. »

Pour Pape Moussa Wade, rencontré tout comme Aboubacar Samb à la «Cité des eaux», «le bilan de Macky Sall est résumé en emprisonnement, reniement, deal et déception. Et pour vous dire vrai, ce régime est plus catastrophique que celui de Abdoulaye Wade en matière de mauvaise gouvernance », juge-t-il.

«Baisse des denrées alimentaires »

Cela dit, même si une partie de la population peint en noir le bilan des six années au pouvoir du président Macky Sall, une autre soutient que le « leader » de l’Apr a « fait plus que les régimes précédents en matière de réalisations. » Pour Aminata Sène Diop, Macky Sall mérite bien un second mandat. Appelé à développer sa pensée, elle s’explique : « Sur le plan social, le président de la République a baissé de manière importante le prix des denrées de première nécessité. Il a aussi baissé le prix du loyer, instauré la couverture maladie universelle, la carte d’égalité des chances, la bourse sociale entre autres. Au plan des infra- structures, le président Macky Sall a aujourd’hui réussi à réhabiliter les routes situées au niveau des régions. Il a bouclé les travaux de l’aéroport Blaise Diagne. Il construit actuellement l’auto- route Ila-Touba. Vous voyez aussi tout ce qu’il a fait au niveau des foyers religieux du pays mais également comment il a réussi à faire de Diamniadio une nouvelle cité d’émergence. »

Pour Mouhamadou Khalil Wane, « le président a beaucoup travaillé et cela gêne les paresseux et les partisans de passe-droit. Jusque-là aucun président n’a jamais fait un an de pouvoir sans augmenter les denrées de première nécessité; aucun président n’a jamais envisagé l’arrêt de l’importation du riz mais lui a boosté la culture de cette céréale. Dans le monde rural, malgré quelques couacs, le gouvernement est en train de faire de son mieux. Il y avait toujours des problèmes de bons impayés avec l’ancien régime mais aujourd’hui les paysans parviennent à écouler facilement leurs produits. Cette année, nous avons assisté à une production record. Sur le plan éducatif, beaucoup d’efforts ont été consentis pour une année éducative paisible même s’il faut le reconnaître qu’il y a des améliorations à faire comme le respect des engagements signés avec les enseignants, bref, avec tous les acteurs du secteur éducatif. Durant les six dernières années, le président Macky Sall a fait beaucoup de réalisations au niveau de toutes les villes mais aussi au niveau de la banlieue. Et personne ne peut le nier. Si vous allez maintenant en banlieue, on ne vit plus les inondations comme avant. Dans le domaine du transport maritime, il y a eu la réception des na- vires Aguene et Diambogne, etc. Donc, je pense bien que le président Macky Sall mérite un second mandat pour pouvoir terminer ses actions déjà entamées », pense en conclusion notre interlocuteur. Wait and see. Le 25 février 2019, on verra si tous les Sénégalais pensent comme Mouhamadou Khalil Kane…

Bassirou DIENG