[Femme dans l’Armée] : Ndèye Ndoumbé Gueye, prof en ophtalmologie : «L’uniforme suscitait beaucoup de curiosité»

On pensait retrouver une quasi-vieille grincheuse, une toubib avec des airs supérieurs, des lunettes d’une autre époque genre binocles ou lorgnettes mais les clichés n’ont finalement pas été au rendez-vous ! Et l’on se retrouve nez-nez avec une assez jeune femme qui se maintient grâce « au sport et à un régime alimentaire équilibré ». Elle devrait nous donner sa recette ! Son joli minois ferait que l’on s’attarderait plus sur son visage qu’à son uniforme mais attention, qui s’y frotte, s’y pique ! Pour cause, Mme Ndèye Ndoumbé Guèye est bien une femme militaire qui a dû d’abord monter au front contre un certain sexisme qui voulait chasser les femmes de la grande muette, et notamment de la branche médecine militaire. Ce, après avoir mené victorieusement une « guerre » contre une vilaine rougeole qui a failli l’emporter à l’aube de ses cinq ans.

Parcours professionnel 

« Je suis le médecin-colonel Ndèye Ndoumbé Guèye, professeur du Val-de-Grâce, chef du service d’ophtalmologie de l’hôpital Principal de Dakar. Après l’école pilote de Médina rénovation, j’ai fait mes études secondaires à la maison d’éducation de l’Ordre national du Lion devenu entre-temps la Maison d’éducation Mariama Ba où j’ai obtenu le baccalauréat en 1985. Cette année-là, j’ai été primée au Concours général de philosophie et classée deuxième au concours de l’Ecole de santé militaire. Nous étions trois filles, le professeur Fatou Fall, médecin-colonel, le médecin-colonel Flore Brahime, de nationalité gabonaise et moi-même, dans une promotion de 20 élèves officiers médecins. Nous étions 16 Sénégalais et quatre Africains de nationalité étrangère. Après ma formation à l’école militaire de santé, j’ai été affectée pour quelques mois à l’hôpital militaire de Ouakam puis à Kaolack comme médecin du 3ème bataillon d’infanterie. J’ai ensuite dirigé le Centre médical de garnison du Bataillon de Soutien du Génie à Bargny pendant 4 ans.

Je suis allée en France pour faire le brevet de médecine aéronautique qui permet de prendre en charge le personnel naviguant, qu’il soit pilote, mécanicien ou personnel de cabine. À mon retour de France, j’ai été affectée au centre hospitalier de Diamniadio comme médecin chef adjoint pendant un an voire un an et demi avant de faire le concours d’assistanat des hôpitaux des armées, option ophtalmologie. J’ai rejoint l’hôpital Principal en avril 1999 puis passé le concours de spécialiste des hôpitaux des Armées au bout de cinq ans d’assistanat. J’ai, durant mon cursus, suivi des stages de perfectionnement en ophtalmologie à l’étranger notamment à l’hôpital du Val-de-Grâce en glaucomatologie, puis quelques années plus tard à l’hôpital Lariboisière en pathologies de la rétine. Par la suite, à l’Hôpital du Val-de-Grâce, j’ai préparé le concours et obtenu le titre de Professeur Agrégé en 2013. Depuis 2007, je dirige le service d’ophtalmologie».

Commander des hommes ?

«Je commande les hommes et les femmes de la même manière. Je collabore avec tous en bonne intelligence».

Comment est née chez vous la vocation de devenir médecin militaire ?

«J’ai toujours voulu être médecin probablement parce que ma mère était sage-femme. Mais je pense que cette vocation est née surtout suite à une maladie que j’ai eue à l’âge de cinq ans. J’ai été soignée par un médecin remarquable, mon cousin, feu le docteur Amadou Yoro Sy, un des premiers médecins militaires du Sénégal. Son dévouement et son attention ont suscité en moi la vocation de médecin.

Nous faisions partie de la deuxième promotion de filles à l’Ecole militaire de santé. Nous avons tous suivi la formation initiale du combattant à Dakar Bango. Durant 7 ans, nous avons allié formation médicale et militaire. En tant que filles, nous avions été bien accueillies et intégrées dans la grande famille militaire. Nos anciens étaient bienveillants et protecteurs. À l’université et dans la rue, le port de l’uniforme suscitait beaucoup de curiosité. Il arrivait que l’on nous confonde avec des policiers. Parce que, des femmes en uniforme, c’était tout à fait nouveau».

Et comment conciliez-vous vie de militaire et devoirs de femme au foyer ?

«Dans la vie de tous les jours, je suis une femme ordinaire. A la maison, je m’occupe bien de mon foyer. Il m’arrive souvent de préparer à manger. Je suis très bonne cuisinière. A l’école Mariama Ba, nous faisions des cours de cuisine et cela m’a beaucoup servi. Pendant les vacances, je préparais chez mes parents également.

Mon enfance a été très heureuse. J’ai vécu entre un père enseignant, très rigoureux qui était parmi les premiers enseignants du Sénégal, et une maman sage-femme. Et je suis issue d’une famille de huit enfants dont je suis la septième. Je me suis mariée avec un civil et mère de deux enfants. Même si mon travail est très prenant, je consacre du temps à ma famille tous les jours mais plus librement pendant les weekend et les congés annuels.»

Parité et condition féminine ?

«Les femmes peuvent exercer tous les métiers et devraient pouvoir embrasser toutes les carrières. Elles ne devraient pas se fixer de limite. Au Sénégal, des compétences féminines existent dans tous les domaines. Il faut les reconnaître et les valoriser. En particulier, j’encourage les femmes à fréquenter les filières scientifiques où elles sont minoritaires. Il y a trois ans, j’ai été marraine du concours national « Miss mathématiques », « Miss science » et j’ai eu le plaisir de constater le potentiel très élevé des jeunes filles dans les matières scientifiques, c’est pour cela que je les exhorte à s’engager dans ces filières d’avenir.

Je suis pour la parité, pour compenser les discriminations du passé mais je suis surtout pour une société du travail et du mérite. Je ne pense pas qu’il faille systématiquement mettre un homme pour une femme. En tous cas, j’encourage les femmes à aller jusqu’au sommet de leurs carrières».

La vie en tant que femme dans l’armée ?

«Je la vis très bien. Et j’en suis très contente».

Que conseilleriez-vous aux femmes sénégalaises ?

«Je n’ai pas la prétention de leur donner des conseils. Les femmes sénégalaises sont des battantes. Elles se lèvent aux aurores pour gagner leur vie. Je souhaite que leurs conditions de vie et leur statut s’améliorent. C’est pour moi l’occasion de rendre un hommage respectueux à ma mère, dont la sérénité, la douceur, la pudeur et la sagesse ont beaucoup contribué à mon éducation. Pour ces raisons, je lui voue un amour infini. C’est une femme exceptionnelle. Elle et mon défunt père sont mes modèles.»

Propos recueillis par Maguette SEYE