Campagne arachidière : Les germes d’une crise commerciale

Pour l’instant, la commercialisation de l’arachide est sur une voie de garage. Malgré les nombreux chiffres annoncés par le gouvernement et les dirigeants de la Sonacos en vue de rassurer, la sortie de cette impasse n’est pas encore entrevue. Pendant ce temps, une énorme quantité d’arachide se trouve entre les mains certains paysans dans le désarroi pendant que d’autres scrutent la couleur de l’argent après avoir déposé leurs graines. De nos concertations avec certains professionnels de l’arachide à Kaolack, où le président de la République sollicitait la « patience » des paysans, il ressort que toutes les conditions d’un flop commercial étaient réunies.

Une production record de 1,4 million de tonnes d’arachide et puis une machine commerciale rayée. Ainsi se résume pour l’instant la campagne arachidière de cette année. Tous les jours, ce sont 500 camions remplis de 30 tonnes d’arachide qui stationnent dans les dépôts de la Sonacos. Pour décharger ces cargaisons, il faut débourser au moins 600 millions à un milliard FCFA. Cette manne financière étant indisponible, les véhicules sont garés plus de deux semaines. Alors qu’en théorie, suivant le système carreau-usine, tout opérateur privé stockeur qui livre une quantité d’arachide à la Sonacos doit être payé dans les 72 heures, le dernier payement de l’usine date du … 17 février 2018 !

La première difficulté de l’Etat provient d’une baisse des cours mondiaux de l’arachide. A l’issue de larges concertations, le Comité national interprofessionnel d’arachide (CNIA) avait conclu que le prix du kilogramme d’arachide au producteur devait être fixé à 185 FCFA cette année. Le gouvernement, ne voulant pas un prix inférieur à celui de la campagne précédente, a rejeté cette proposition pour finalement annoncer 210 FCFA le kilo à l’issue d’un conseil des ministres. Or, à ce prix, le recours à la subvention est inévitable. Or ces subventions limitent la quantité à acheter. Cela traduit un « manque de courage » de l’Etat qui redoutait la colère des paysans. « Il fallait avertir les producteurs de la possibilité de baisse des prix de l’arachide. Les cours mondiaux ne permettaient pas de vendre les graines à ce prix. Pourquoi vouloir coûte que coûte maintenir ce niveau de prix ?», s’interroge après coup El Hadji Ibrahima Niasse, directeur de Kaseg, une entreprise de production de semences certifiées.

La Sonacos, une « vieille boîte » à dépanner

La forte productivité agricole présageait aussi des difficultés d’écoulement. La majeure partie des cultivateurs ont en effet soit doublé soit triplé leurs productions par rapport à l’année dernière. Dès lors que les productions ont fortement augmenté, il fallait s’attendre à une baisse des prix face à une demande excédant l’offre. Mais cette fameuse loi commerciale n’explique pas tout. Interrogé sur cette campagne arachidière à l’issue incertaine, Bassirou Seck, qui a cultivé cette année trois hectares d’arachide, est catégorique : « C’est le manque d’argent ! ». Cet avis est largement partagé par nombre de producteurs kaolackois. Selon eux, l’Etat étant à court d’argent, la Sonacos n’a pas les ressources financières nécessaires pour acheter les quantités livrées et payer à temps grâce aux subventions publiques. Lorsque nous rapportons à M. Seck les propos de Mbaye Dièye, secrétaire général de la Sonacos, que la société doit décaisser un montant journalier entre 600 millions et un milliard de francs pour les 500 camions de 30 tonnes, il sort sa calculette. « Sachant que les capacités de stockage de la Sonacos sont estimées à 1500 tonnes, à raison de 236 000 FCFA la tonne, l’usine ne pourrait décaisser qu’un montant journalier de 354 millions FCFA. Si cet argent était disponible, il n’y aurait eu aucune difficulté de commercialisation ».

Il en conclut que les estimations de Mbaye Dieye à l’APS lors du Salon de l’agriculture à Paris, ne sont pas fondées. Conséquence du non respect des engagements d’investir de l’ancien repreneur Abbas Jaber, la Sonacos est devenue une « vieille boîte » au matériel vétuste. Aux besoins d’énormes liquidités pour assurer la commercialisation de l’arachide, s’ajoutent les nécessaires investissements pour renouveler les équipements des usines. « C’est indispensable pour que la Sonacos puisse décharger le maximum de camions par jour. Quelque 250 à 300 camions sont stationnés devant les usines et y passent plus de deux semaines sans pouvoir décharger leurs cargaisons », se désole l’ancien président du Cadre de concertation de production arachidière (CCPA).

Pourtant face aux inquiétudes, Papa Abdoulaye Seck, ministre de l’Agriculture et de l’Equipement rural, évoquait une mobilisation de 94 milliards FCFA : 20 milliards FCFA de la Banque nationale de développement économique (Bnde), 20 milliards de la Caisse nationale de crédit agricole (Cncas) et 52 milliards FCFA de la Sonacos. Jusque-là, ce financement censé débloquer la situation est à l’état d’effet d’annonce.

Endettement des OPS : 32 milliards FCFA à la CNCAS

Véritable cheville ouvrière de la campagne arachidière, les opérateurs privés stockeurs sont à la peine. Pour cause, ils sont englués dans un cycle infernal d’endettement. Pas besoin de chercher loin le responsable de cette dette : l’Etat du Sénégal. Les OPS qui collectent l’arachide auprès des producteurs doivent 32 milliards FCFA à la CNCAS. A l’origine de cette dette, la distribution de semences certifiées aux mêmes producteurs pour le compte de l’Etat qui tarde à rembourser le montant contracté à la banque agricole. Comment la CNCAS va-t-elle prêter alors 20 milliards FCFA supplémentaires aux OPS ? « Il aurait été plus facile pour eux de contracter à nouveau des prêts bancaires dans la phase de commercialisation si l’Etat avait payé aux opérateurs à temps. Les intrants de la campagne 2016-2017 ne sont pas encore payés. Cela complique les décaissements », estime El Hadji Ibrahima Niasse.

Comme l’année dernière, les Chinois étaient encore attendus comme les messies devant sauver la campagne arachidière. Ils ont finalement montré que cette fois il ne faut guère compter sur eux. La taxe d’exportation évoquée comme facteur bloquant supprimée, ils sont restés sur leur garde. « On ne doit pas dépendre d’une industrie étrangère pour notre production locale. Les Chinois cherchent du profit et vont là où les prix sont plus avantageux. Pour preuve, lorsque les taxes évoquées comme frein à l’engagement chinois ont été supprimées, est-ce que cela a débloqué la commercialisation ? », balaie le directeur du Kaseg.

Etats généraux de la filière arachide ?

Les paysans sénégalais sont encore attachés à la culture de l’arachide, une filière à problèmes puisque ceux-ci sont toujours reportés au lendemain.  Alors quelle issue de secours, cette fois ? « Il faut organiser les états généraux de l’arachide. Les problèmes ne surviennent pas seulement dans la phase de commercialisation. Il y a beaucoup de maillons de la chaîne qui sont fragilisés. Les problèmes d’un maillon de la chaîne sont automatiquement répercutés sur d’autres », regrette M. Niasse.

Le Sénégal consomme plus de 300 000 tonnes d’huile par an. « Pour satisfaire cette demande, il faut une grande quantité d’arachide. Il faut une bonne politique de transformation et de valorisation sur place. Il ne s’agit pas de dépendre de la Sonacos, qui a perdu en compétitivité, mais d’installer de petites usines sur tout le territoire national par des investisseurs privés bénéficiant de l’appui de l’Etat. Ainsi le producteur d’arachide, proche d’un huilier, trouve plus facilement un débouché ».

En attendant que cette huile d’arachide coule à flot, les paysans sont impatients de se débarrasser des bons impayés encombrants.

Abdoulaye NIASS