Pierre Hamet Bâ : « Nos politiques nous prennent pour des imbéciles »

Quand il ouvre la bouche, c’est pour dire des vérités crues. Dans ce triptyque de questions, Pierre Hamet Ba n’a pas mâché ses mots. Selon en effet le leader du mouvement citoyen « Moi, le Sénégalais », « nos Hommes politiques nous prennent pour des imbéciles. » Pire, Pierre Hamet Ba croit dur comme fer que « le Sénégal est aujourd’hui pris en otage par ses hommes politiques. »

Le Témoin : Malgré l’appel à manifester des acteurs politiques, le peuple n’est pas sorti le jeudi 19 avril dernier. Les populations ont-elles, selon vous, lâché leurs hommes politiques ?

Pierre Hamet Ba : De plus en plus, les Sénégalais pensent que les hommes politiques les prennent pour des objets manipulables. Excusez-moi du terme, mais nous avons la ferme conviction que nos hommes politiques nous prennent pour des imbéciles. Raison pour laquelle on se désintéresse de plus en plus de leurs discours. Et pour la bonne et simple raison que nous n’avons pas l’impression que ces gens-là prennent en charge nos préoccupations. Vous savez, l’opposition sénégalaise a beaucoup à perdre. Et quand on a beaucoup à perdre, on ne peut pas s’opposer convenablement. Abdoulaye Wade, dans l’opposition, n’avait rien à perdre. Il n’avait pas d’actif au Sénégal. Il n’était pas souvent là. Donc, quand nous avions quelque chose qui nous faisait mal dans le corps social, quelqu’un le prenait en charge. Contrairement à aujourd’hui où tous nos opposants ont quelque chose à perdre. Ils sont pratiquement tous passés au pouvoir et se connaissent entre eux. Tous les hommes politiques, que cela soit de l’opposition ou du pouvoir, se connaissent.

C’est pourquoi, nous sommes aujourd’hui arrivés à une situation où la population ne voit pas quelqu’un qui prenne en charge ses préoccupations. Et les préoccupations du Sénégalais du 21ème siècle sont les mêmes que celles du moyen-âge. Nous ne demandons qu’à manger, à boire, à nous loger, à nous vêtir et à nous soigner. Ce sont les choses basiques, c’est-à-dire les grandes exigences qu’on n’a pas encore réglées. Et j’entends souvent le gouvernement parler de démarche inclusive. Mais à quel moment on a vu le Sénégalais être impliqué dans les prises de décision publiques ? Je n’en ai pas souvenir. Donc, où est cette démarche inclusive-là ? Aujourd’hui le peuple a mal. Le corps social a mal. Il n’y a aucun secteur qui fonctionne. Les élèves sont au moment où je vous parle dans la rue. Les enseignants sont dans la rue. Tout le monde est dans la rue.

La loi sur le parrainage a été finalement votée dans la douleur. Quel commentaire faites-vous de cette loi qui a pour but de « tamiser » des candidatures à la présidentielle ?

Pourquoi devrions-nous créer un système de tamis, décider pour le citoyen ce que doit être l’offre politique pour lui ? Je ne pense pas qu’on a ce droit-là. De quoi avons-nous peur ? Les multitudes de candidatures peuvent témoigner de notre démocratie, de notre vie politique. Et j’ai souligné le fait que si nous avons 10 candidats, c’est 650.000 signatures. C’est 10% de l’électorat. Et 10%, c’est de nature à influer sur l’issue du vote. Si nous pouvons manipuler convenablement avec le système de modélisation qui existe, la révolution télématique, informatique entre autres, nous pouvons avec 10% influer sur l’issue du vote. Et c’est là où se trouve le problème avec la loi sur le parrainage. Parce que, on peut aisément avoir des doutes sur la capacité de ce gouvernement-là, au vu des dernières élections législatives, à organiser des élections libres, démocratiques et trans- parentes. Et nous pouvons aisément, de notre côté, dire aussi que le citoyen ne va pas parrainer quelqu’un pour qui il n’a pas l’intention de voter. Parce que je ne vais pas laisser mon candidat et parrainer un autre candidat.

Donc, nous avons une ferme intention de vote des populations sur ce parrainage-là. Et pourquoi maintenant ? On a mis énormément d’argent pour organiser un référendum sur la Constitution. Pourquoi y avoir pensé maintenant ? Ce, au moment où tous les Sénégalais en ont presque ras-le-bol du système qui nous gouverne, au moment où Macky Sall est décrié partout, au moment où l’opposition se revigore. A quelques encablures des élections, on change la Constitution. A quelle fin ?

Justement, comment appréciez-vous la gouvernance du président Macky Sall ?

Il y a aujourd’hui un fait qui est constant, c’est que tous nos hommes politiques ont, en un moment ou en un autre, été acteurs au pouvoir politique. Ils ont bénéficié du pouvoir politique. Ils ont eu le temps de nous démontrer leurs capacités quand ils étaient au pouvoir. Les gens qui sont au pouvoir tout comme ceux qui s’opposent sont tous du même acabit. Ils étaient là et ils ne peuvent nous proposer autre chose que ce qu’ils ont déjà fait. Je n’ai jamais eu espoir en Macky Sall et en son système dès les premières heures de leur gouvernance. Parce que les actions qui ont été posées ne sont pas de nature à me convaincre. Et j’ai toujours dit, partout où j’ai eu l’occasion, que ça ne marchera pas.

En majorité, les promesses de Macky Sall ne sont pas tenues. Il a fait le tour du Sénégal et a annoncé des milliards mais rien. Je n’ai rien contre la personne de Macky Sall, je ne le connais même pas. Je n’ai rien contre les opposants, je ne les connais même pas. Mais, il y a un problème fondamental. C’est que nos hommes politiques ne nous représentent plus. C’est pourquoi, nous appelons, à travers notre mouvement « Moi, le Sénégalais », à lutter contre la ségrégation sociale, à s’organiser et à choisir librement. Il ne s’agit pas de faire de la politique mais de prendre notre destin en main dans la mesure où à la fin de la journée ce sont les hommes politiques qui décident pour nous. Vous avez vu ce qui s’est passé à l’Assemblée nationale?

Il y a une bonne partie de l’opinion qui était contre cette loi-là, mais on a comme l’impression qu’à l’intérieur de l’Hémicycle, cette opinion-là n’est pas représentée à l’exception de quelques rares cas. Macky Sall doit savoir qu’il est notre employé. Il est là pour nous rendre service. Nous ne sommes pas là pour lui rendre service. Nous lui avons déjà rendu service en le portant au pouvoir. Qu’il nous rende service maintenant. Si nous disons que nous ne voulons pas de ce qu’il fait, il doit nous écouter. Le Sénégal est aujourd’hui pris en otage par ses hommes politiques. Nous ne demandons pas aux populations de faire de la politique mais nous leurs demandons de prendre en charge leur destin !

Propos recueillis par Bassirou DIENG