Idrissa Seck – Karim Wade : De l’embrasement aux embrassements !

En politique, le même scénario se répète toujours avec la rigueur d’une intrigue tragique. L’ami, le frère ou le fidèle, au gré de ses intérêts, révèle doucement ou brutalement sa fourberie et se perfidie. Ainsi le rapprochement entre Karim Wade et Idrissa Seck, après plusieurs années de brouille, ne constitue point une surprise si l’on sait qu’en politique on est toujours ballotté dans le cycle éternel des trahisons et des réconciliations.

« Il ne faut jamais dire jamais ». Cet aphorisme de Napoléon III est devenu une vérité absolue dans le champ politique sénégalais. L’histoire politique sénégalaise, comme d’ailleurs celle de tous les pays du monde, est faite de fractures, de ruptures, de sutures, de rabibochages et de replâtrages. Elle est caractérisée par des virages à 180 degrés et des retournements de situation plus spectaculaires les uns que les autres.

Dans une interview au défunt hebdomadaire Week-end (N°170) en août 2011, le patron dudit magazine, Madiambal Diagne, posait cette question à Idrissa Seck : «Vous n’envisagez donc pas de quelconques retrouvailles avec Karim Wade ?» et le leader de Rewmi, opposant farouche à la famille politique et biologique du président Wade, de répondre : «Non, aucune. Mais je ne lui souhaite aucun mal.»

«Je ne suis pas son alter ego…»

A quoi, d’après un texte du journaliste Cheikh Yérim Seck écrit en 2011, Karim Wade, l’alors tout-puissant ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l’Energie, aurait répliqué en ces termes : « S’il y a une seule personne au Sénégal qui ne doit plus parler, c’est bien Idrissa Seck. Cela fait plus de 5 ans que je fais l’objet d’attaques systématiques de sa part. J’avais décidé de ne pas répondre, par pudeur. Mais il vient de franchir la ligne rouge. Désormais, je rendrai coup pour coup avec toute mon énergie. Que ce soit Idrissa Seck, Mademba ou Massamba. Je commence par vous faire une révélation. Idrissa Seck avait reçu 100 millions de francs CFA de Jacques Chirac, par le canal de Robert Bourgi, en 1999, pour abandonner Abdoulaye Wade au profit d’Abdou Diouf ».

Et Wade fils de finir ses accusations gravissimes par cette autre révélation : « au cours d’un rendez-vous de Saly, Idrissa Seck a rencontré nuitamment Martin Bongo (ex-ministre gabonais, ndlr), qui a débarqué à Dakar avec des malles d’argent entre les deux tours de la présidentielle de 2000 pour faire gagner Abdou Diouf contre Abdoulaye Wade ».

Une telle accusation de corruption avait eu le don de contraindre l’ancien premier ministre a briser le silence dans lequel il avait décidé de s’emmurer : « Karim Wade n’aura pas ce qu’il veut. Je ne suis pas son alter ego. Jamais je ne descendrai à son niveau pour lui porter la réplique. Il n’a qu’à répondre aux graves accusations portées contre lui par des sources crédibles. » Et Idy de finir en ces termes : « L’animosité du fils à mon égard date de cette période où le père lui montrait tous les jours qu’il avait plus d’estime et de considération pour moi. »

Le dernier coup de pilon porté par le maire de Thiès à l’endroit des Wade, c’était lors de sa visite en juin 2016 à Touba où il qualifiait la libération de Karim Wade de « deal international qui atteste que Macky Sall, Wade et son fils obéissent à des ordres ».

Premiers signes de décrispation

Presque deux ans après ces déclarations fielleuses, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. après la haine, la rancœur, les ressentiments, les propos assassins, place au rapprochement, au réchauffement et éventuellement aux retrouvailles entre frères ennemis ! Les premiers signes de décrispation sont apparus lors de la manifestation de la coalition électorale de Manko Taxawu Senegaal le 17 mai 2017. Après avoir rendu un vibrant hommage à Abdoulaye Wade et exigé la libération de Khalifa Sall ainsi que le retour d’exil de Karim Wade, le leader de Rewmi a confessé : « a l’heure du bilan, Macky Sall ne parviendra jamais à enduire de peinture les chantiers de Wade… Il (Abdoulaye Wade, ndlr) nous a demandé d’oublier nos per- sonnes et d’enterrer nos égos pour nous concentrer sur les besoins des Sénégalais. Nous avons accepté de le faire. »

Dès lors, aux diatribes, dénigrements et à la rhétorique guerrière du président de Rewmi succèdent les amabilités, les propos lénifiants voire les flatteries. L’ancien fils banni passe désormais à tout-va la brosse à reluire et caresse Abdoulaye Wade dans sens du poil. ainsi le 22 février 2018, Idrissa Seck, en marge du Magal de Porokhane, déclare sans ambages que « c’est indigne que, du fait du traitement de Macky Sall, le talent diplomatique, l’envergure et la flamboyance d’Abdoulaye Wade soient privés au Sénégal et à l’Afrique et que ni l’Union africaine, ni la Cedeao, ni l’Uemoa, ni l’Onu ne fassent appel à lui. »

Ces égards soudains à l’endroit du père naguère maudit ont fini par avoir un écho favorable du côté de Doha où Wade-fils a, par voie téléphonique, informé son « à-nouveau- rère Idy » de son intention de le réconcilier avec le paterfamilias. Le jour de la fête de l’indépendance, interrogé à propos de l’initiative de Karim Wade, Idrissa Seck a précisé qu’« entre Abdoulaye Wade et moi, il n’y a plus de problème du point de vue familial parce que quand Karim m’a appelé, il m’a dit qu’il veut, en tant que jeune frère, s’occuper personnellement de mes retrouvailles avec son père (Abdoulaye Wade, ndlr) ». Le leader Rewmi a précisé à travers les ondes de RFI qu’il est « heureux » de s’être réconcilié avec son père Wade ainsi qu’avec son frère Karim et que c’est sa responsabilité et son engagement de restaurer sa dignité pas pour sa personne, pour le bénéfice du Sénégal.

Mais dans cette opération de rapprochement, il est plus question de rabibocher Karim et Idy que de réconcilier ce dernier et Wade père. Va-t-on vers une décrispation entre les fils biologique et d’emprunt d’Abdoulaye Wade? Répondre par l’affirmative ne serait pas osé au regard de ce coup de fil de Karim Wade et des égards bienveillants à l’endroit d’Abdoulaye que l’on note itérativement dans les sorties médiatiques du leader de Rewmi.

Après l’embrasement, place aux embrassades. C’est l’heure des bisounours. On se caresse mutuellement dans le sens du poil.On ne nage plus dans le bain bouillonnant des haines. On signe une trêve quant aux attaques dans le dos, aux castagnes dans l’obscurité, aux trahisons internes,aux duels d’ego. Les deux frères enfin se parlent et s’embrassent.Le désir tenace de faire la paix l’emporte sur les égos surdimensionnés, l’envie vengeresse fait place à la mansuétude calculée et l’amour fraternel triomphe de la haine mortifère.

Ce rapprochement entre frères ennemis libéraux qui se vouaient une haine mortelle, il y a quelques an- nées, démontre qu’au Sénégal, en politique, tout est possible. Un scénario de recomposition du paysage politique en vue de la reconquête du pouvoir est désormais plus que ja- mais envisageable chez les libéraux.

Serigne Saliou GUEYE