Autoroute à péage Dakar – Aibd : Un tombeau ouvert pour ses usagers

Décidément, l’autoroute à péage Dakar-Diamniadio-AIBD est devenu un tombeau à ciel ouvert pour les usagers qui l’empruntent ! Dernière victime en date : dans la nuit de vendredi à samedi derniers, le musicien Papis Mballo du groupe « Gélongal », qui revenait de l’aéroport de Diass où il était allé chercher son frère Moussa qui rentrait d’un séjour à Milan, et qui était en compagnie d’un collègue, a perdu le contrôle de la voiture après avoir percuté des vaches en divagation au milieu de l’autoroute à péage dépourvue d’éclairage. La voiture a fini dans le décor après avoir fait plusieurs tonneaux. Le musicien est mort dans l’accident.

L’accident survenu sur l’autoroute à péage ce weekend et ayant causé la mort de Papis du groupe Gélongal relance le débat sur l’insécurité qui prévaut sur cet axe avec son déficit d’éclairage. Une hantise permanente pour ceux qui empruntent cette autoroute aux tarifs exorbitants la nuit. Une autoroute qui est aussi devenue une zone d’opération pour les agresseurs qui profitent des pannes des automobilistes, s’ils ne piègent pas leurs victimes pour les dépouiller. Ce qui fait que de nombreux accidents ont été enregistrés sur cette autoroute notamment sur l’axe Dakar-aéroport international Blaise Diagne qui a été présenté avec une publicité aux relents propagandistes comme la plus grande prouesse infrastructurelle du Sénégal moderne. Et pourquoi pas du monde pendant qu’on y est…

Au mois de mars dernier, plus précisément le 10 mars 2018, un terrible accident s’était produit sur l’autoroute à péage à l’entrée de Sébikotane. Un conducteur de car de transport en commun communément appelé « Ndiaga Ndiaye », qui avait quitté Dakar pour rallier Mbour, avait perdu le contrôle de son véhicule qui avait terminé sa course hors de la route. Il y a eu également l’accident dans lequel le jeune motocycliste Gora Thiam avait perdu la vie. Le malheureux avait lui aussi percuté une vache en divagation en pleine nuit là-aussi ! C’est d’ailleurs votre quotidien préféré qui avait révélé ce terrible accident dont il avait fait ses choux gras à l’époque.

Le bilan s’est alourdi dans la nuit de ce vendredi à samedi avec la mort de Papis Gélongal. Une situation
qui interpelle, selon Me Khoureysi Ba, qui avait été commis à l’époque par la famille de feu Gora Thiam pour défendre ses intérêts. D’après l’avocat, nous sommes malheureusement dans un pays où les gens préfèrent gesticuler et parler plutôt que d’agir. Ce qui fait que, estime-t-il, cette autoroute va continuer de tuer jusqu’au jour où les gens en auront marre.

« On va attendre le décès d’une haute personnalité …»

« Boulevard Giscard d’Estaing, boulevard de la mort » disait le célèbre chanteur ivoirien Alpha Blondy dans une chanson célèbre faisant référence à un axe routier très fréquenté sis sur les bords de la lagune Ebrié. Faudra-t-il dire désormais « autoroute à péage Dakar-Aibd, autoroute de la mort ? » Pour en revenir à Me Cheikh Koureyssi Bâ, il a encore ajouté ceci : « Nous espérons vraiment qu’une action citoyenne va être enclenchée afin de sensibiliser les autorités et les amener à prendre leurs responsabilités. Parce que cette question d’autoroute à péage ne peut être au-dessus de leurs postes. »

L’insécurité grandissante favorisée notamment par des embouteillages par-ci, des voitures tombées en panne sans assistance par-là ou encore des cas d’agressions entre autres qui surviennent sur l’autoroute à péage… tout cela risque sans doute de pousser les usagers à se rebeller contre la multinationale française Eiffage, puisqu’ils ne peuvent pas tourner le dos à l’infrastructure routière. « Hélas, se désole Me Koureyssi Ba, on va certainement attendre le décès d’une haute personnalité ou un accident avec beaucoup de morts pour réagir ». Pour ce qui le concerne, l’avocat dit avoir fait ce qu’il devait faire quand son défunt client a eu un accident sur l’autoroute à péage. A l’époque, rappelle-t-il, après avoir fait le constat, le procureur, agent des poursuites, avait « fait le choix de l’inertie ».

Sur ce, souligne notre interlocuteur, la famille avait initié elle-même la procédure pour diligenter une citation directe. « Malgré toutes les tentatives de sabotage, on avait réussi à faire le procès- verbal de l’accident pour avoir le certificat de genre de mort du médecin… Il ne n’y avait plus alors qu’à remplir cela dans la droiture de la jurisprudence du tribunal. Mais comme il s’agissait du tout-puissant Gérard Sénac dont on sait que, quand il arrivait dans les cérémonies, toutes les personnalités se levaient pour le saluer des deux mains, on ne pouvait pas lui faire un tel affront. Toujours est-il que là où le citoyen lambda aurait été condamné, Sénac avait été relaxé ! Plus grave, la cause de l’accident avait été imputée à l’Etat du Sénégal qui a tout perdu dans ce partenariat public-privé et qui y a laissé des plumes. Ce, parce qu’on l’a condamné pour défaut d’éclairage », soutient la robe noire. Un malheureux Etat qui risque d’être une nouvelle fois condamné pour défaut d’éclairage de sa seule autoroute à péage en 58 ans d’indépendance. Et l’on nous parle pourtant d’émergence !

Quand l’Etat fuit ses responsabilités

Si une telle situation perdure depuis lors, malgré les multiples interpellations et dénonciations des usagers, c’est parce qu’il y a aujourd’hui, selon Me Koureyssi Ba, une sorte de démission de l’Etat qui refuse d’assumer ses responsabilités régaliennes. « Non seulement, nous avons un problème économique qui demeure la cherté de l’infrastructure et l’accès des Sénégalais à ce service mais c’est comme si on disait : venez payer cher parce que ici la mort est plus rapide. Parce que même dans les axes les plus dangereux, comme sur les routes du Ferlo, vous pouvez rouler à n’importe quelle vitesse, mais vous ne verrez jamais de bétail sur les routes. Parce que les routes sont surélevées ». L’autoroute à péage de Dakar a, selon Me Ba, la particularité d’être dans une zone rurale, qui va presque de Pikine à l’aéroport mais où il n’y a pas un seul lampadaire.

« Bien sûr, les endroits qui s’appellent péage, là où M. Sénac perçoit ses millions sont illuminés mieux que dans nos propres salons. Vous avez des lampes néons à perte de vue mais une fois que vous le dépassez, vous êtes encore dans le noir. Et si vous y ajoutez l’indiscipline sénégalaise, l’inconscience des chauffeurs, la démission de forces de l’ordre qui laissent passer des voitures qui n’ont pratiquement pas de système d’éclairage, vous voyez que tout le monde côtoie la mort dans le péage la nuit », pense-t-il.

Le Sénégal semble avoir négligé un détail de taille dans la réalisation de l’autoroute à péage et ses usagers ne diront pas le contraire. L’éclairage, un des piliers fondamentaux pour rendre attrayant et visible une route, manque cruellement sur l’axe Dakar-Aibd, appelé la route des « ténèbres ». L’éclairage, une nécessité ou une obligation pour la sécurité routière, n’est pas encore disponible sur cet axe tant fréquenté ces derniers temps. Un oubli, un de plus, du président Macky Sall. Mais puisque Gérard Sénac perçoit de substantielles royalties provenant de son autoroute… de la mort, pardon à péage, que veulent de plus les Nègres ?

Bassirou DIENG