Exploitation de l’autoroute à péage : De qui se moque Christophe Bigot ?

Depuis juillet 2009, l’Etat du Sénégal est lié à la SENAC (Société Eiffage de la Nouvelle Autoroute Concédée), filiale du groupe Eiffage par un Partenariat Public-Privé concessif (PPP concessif). La coïncidence, pour ne pas dire l’homonymie, entre le nom de l’entreprise concessionnaire et celui du patron de Eiffage Sénégal (Ndlr, Gérard Sénac) est troublante. Selon la Banque mondiale, « un PPP concessif est un contrat par le- quel une personne publique confie, pour une période déterminée, l’exécution de travaux ou la gestion d’un service public ou d’intérêt général dont elle a la responsabilité, à un concessionnaire /délégataire, qui l’exploite à ses risques et périls. La rémunération du partenaire est ainsi substantiellement liée au résultat de l’exploitation du service ou de l’ouvrage et provient majoritairement de recettes d’exploitation, le plus souvent perçues directement au- près des usagers ».

Mais l’autoroute à péage construite sur le linéaire de la Patte-d’oie à l’Aéroport international de Diass (AIBD) long de 41,5 kms pose, au- delà des problèmes de transparence dans l’attribution du marché, des problèmes liés à la cherté des prix et à la sécurité des usagers. L’émotion provoquée par la mort accidentelle de Papis Mballo du groupe Guélongal, après d’autres morts anonymes, a poussé le chef de l’Etat à dénoncer et demander la révision dudit contrat. Ce qui n’a pas eu l’heur de plaire à l’ambassadeur de France, M. Christophe Bigot, qui s’est érigé en défenseur de l’entreprise Eiffage concessionnaire. Un rôle d’avocat qui est tout à fait normal, du reste.

Après le tollé et l’indignation qui ont suivi le décès accidentel du musicien Papis Mballo du groupe Guélongal, l’ambassadeur de France, qui n’a pas eu la décence de témoigner sa compassion à la famille et aux proches du disparu, a cru bon de s’ériger en avocat de l’entreprise Eiffage concessionnaire de l’autoroute à péage Dakar-Diameniadio-Diass. « Tous les jours, il y a de nombreux morts sur les routes au Sénégal. Mais sauf erreur, l’autoroute est le moyen de transport le plus sûr » a-t-il déclaré au micro de la RFM. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin dans la défense des intérêts de son compatriote Gérard Senac qui dirige l’entreprise Eiffage, Bigot semble même défier le président Macky Sall qui, choqué par la mort de l’artiste, a exprimé sa volonté de revisiter le contrat Eiffage/Etat du Sénégal à propos de l’exploitation de l’autoroute à péage. Bigot, donc, a martelé ceci : «Une fois, j’ai entendu les uns et les autres dire que les discussions allaient commencer en regardant l’ensemble des éléments mais on ne remet pas en cause un accord conclu entre un Etat et une entreprise privée comme cela » a-t-il pontifié.

«Aucun dividende…»

Et pour finir sa plaidoirie, l’ambassadeur français au Sénégal fait savoir que l’entreprise de son compatriote Senac ne tire rien de l’exploitation de l’auto- route à péage (ah bon ?) : « Eiffage est un grand groupe qui a pris un risque en investissant et faisant construire cette autoroute, le risque du trafic. Le trafic aurait pu ne pas être à la hauteur de ce qui était escompté. D’ailleurs sur le volet camions, il y a beaucoup moins de camions que ce qui était escompté. Aujourd’hui, tout ce que je sais c’est que
pour l’instant, il n’en a tiré aucun dividende ». Ainsi Bigot avec ses déclarations de néocolon aux relents foccartiste pense que le Sénégal est un wagon de queue de la grosse locomotive française au point qu’il intervient inopinément et inopportunément dans une affaire qui regarde au premier chef Eiffage et l’Etat du Sénégal.

Dire en termes sibyllins qu’Eiffage ne tire pas grand-chose de ce contrat qui le lie à l’Etat du Sénégal relève de mensonges crus émanant d’un ambassadeur dont le souci premier est protéger, à juste raison, les intérêts de son pays au détriment d’un Etat vassal. Si on se fonde sur le contrat, la construction des tronçons de l’autoroute à péage longs de 24,5 km a coûté 199,9 milliards. Si on ajoute le dernier tronçon de 17 km, on aura 41,5 km avec un coût total de 291,9 milliards.

Dans le détail, le tronçon 1 Malick Sy-Patte d’oie (hors péage) (2×3 voies) long de 7 km plus un échangeur, six passerelles et deux ponts ont couté 31,3 milliards de francs CFA. Le tronçon 2 (début du péage) Patte d’oie-Pikine (2×3) long de 4,2 km plus trois échangeurs, trois passerelles et trois ponts, un rétablissement ont coûté 51,5 milliards de francs CFA. Le tronçon 3 Pikine-KeurMassar- Rufisque Ouest (2×3) et le tronçon 4 Rufisque Ouest-Diameniadio (2×2) et d’une longueur de 11,8 km plus quatre échangeurs, trois passerelles, trois rétablissements et 10 ouvrages hydrauliques ont coûté 148,4 milliards de francs CFA.

Le coût total des ouvrages confiés à Eiffage est de 231,2 milliards de francs CFA. Mais si on en extirpe le tronçon 1 Malick Sy-Patte d’oie (hors péage) coûtant 31,3 milliards de francs CFA, l’auto- route à péage longue de 24,5 km a coûté 199,9 milliards de francs CFA. Le coût du tronçon 5-RN2-AIBD distant de 17 km est de 92 milliards dont 69 milliards de francs CFA apportés par l’Etat sénégalais contre 23 milliards de francs CFA de Eiffage.

Peu d’investissement d’Eiffage pour des gains estimés énormes

Les autres composantes de l’ouvrage autoroutier ont été prises en charge par l’Etat du Sénégal, la Banque mondiale et l’AFD. Il s’agit de la libération des emprises (plus de 1000 familles déjà déplacées entre Malick Sy et Pikine, 3000 ménages déplacées entre Pikine et Keur Massar, et plus de 1000 déplacées entre KeurMassar et Diamniadio), de la construction d’une zone de recasement à Keur Massar – Tivaouane Peulh pour la réinstallation de 2000 familles. Au vu de ces chiffres, Christophe Bigot doit nous dire quel est le risque pris par Eiffage si l’on sait que Senac n’a presque rien apporté — ou si peu de choses — dans les ressources mobilisées par le projet.

Ces ressources sont de l’ordre de 380,2 milliards de francs CFA. Le financement public est de 319,2 milliards de francs CFA dont 193,5 assurés par l’Etat du Sénégal, 52,5 milliards par la Banque mondiale, 40 milliards par l’AFD et 33,2 par la BAD. Tous ces prêts sont garantis par le Sénégal. En sus l’Etat, la Banque mondiale et l’AFD ont payé pour la libération des emprises 67,1 milliards, 36,2 milliards pour les zones de recasement, pour la restructuration urbaine 23 milliards, pour les études et contrôles, supervisions et im- prévus 22,7 milliards. A cela s’ajoute le 92 milliards pour dernier tronçon qui va de Diameniado à l’aéroport de Diass. Le coût total de l’autoroute revient à 472,2 milliards.

Le financement privé est de 61 mil- liards. Eiffage a décaissé 20,8 milliards, la BOAD 15 milliards, l’IFC 13,4 milliards, la BAD 6,8 milliards, la CBAO 5 milliards. Aujourd’hui la dette privée supportée par Eiffage n’est que 40,2 milliards de francs CFA. Et ladite entreprise dispose, à partir de la signature du contrat de concession en juillet 2009 de 30 ans pour rentrer dans ses fonds. Si comme le prévoyait le contrat, avec un trafic de 44 000 véhicules /jour, avec le paiement minimal par jour, Eiffage récolte 61,6 millions. Les 30 jours, c’est 1,848 milliard. Et par an, c’est 22,484 milliards. Et les 30, c’est 674,52 milliards. Il faut oser dire que si l’on prend en compte le trafic sur le dernier tronçon, le passage des gros véhicules, presque 1000 milliards seraient récoltés au bout de trente ans d’exploitation par Senac qui n’a décaissé que 43,8 milliards (20,8 milliards+23 milliards). Maintenant à Senac de nous dire combien il consacre au remboursement de la dette supportée de 40,2 milliards de francs CFA, à la masse salariale, aux dépenses annexes liées à l’entretien de l’autoroute et au fisc. Qu’on ne vienne pas nous dire que 1000 milliards en 30 ans ne peuvent pas supporter toutes ces charges !

Cette estimation de 1000 milliards récoltés du péage en 30 ans ne tient compte ni des gros véhicules qui payent plus cher, ni du trafic du dernier tronçon où le tarif est de 1600 francs, ni du service de remorquage des véhicules qui tombent en panne sur le péage. Les deux roues et voitures payent 15 000 francs pour le remorquage, les minibus, bus et camions déboursent 30 000 francs pour se faire remorquer. Cette estimation minimale est due au fait que Eiffage ne veut pas communiquer sur le trafic quotidien qui concerne Diamniadio-AIBD. Ce qui renforce le caractère très nébuleux qui entoure ce contrat Eiffage/Etat du Sénégal. Dans tous les cas, on aimerait bien que Son excellence Christophe Bigot nous édifie davantage sur la nature du « risque » couru par Eiffage dans l’investissement et la gestion de l’autoroute à péage Dakar-Diamniadio-Diass…

Serigne Saliou GUEYE