CULTURE | La musique haïtienne à l’ère du numérique

La musique numérique est mieux écoutée par le public grâce à son influence grandissante ces derniers temps. Avec un clic sur les plateformes streaming, les gens peuvent télécharger sur leur ordinateur, Smartphone, et autre gadgets électroniques autant de morceaux qu’ils souhaitent sans limitation de volume. Les seules limitations de téléchargements des différentes tendances musicales sont les capacités de stockage de leurs gadgets. Ainsi, la numérisation de la musique élimine certaines frontières et constitue un vecteur de notoriété pour les jeunes artistes en particulier.

Les systèmes informatiques sont développés dès le lendemain de la seconde guerre mondiale. Ce qui fait que la révolution numérique n’est pas une avancée technique trop ancienne. En Haïti, les artistes ne sont pas à l’abri de ces avancées technologiques. Certains se plaignent de la crise du disque, d’autres se réjouissent du digital, qui, selon eux, est un moyen incontournable dans la promotion de leurs œuvres.

La crise du disque

Le format du disque microsillon, qui est un album regroupant une compilation d’œuvres, a été le principal support de diffusion au début des années 1990.  Il se diffère de la cassette audio qui est un support d’enregistrement magnétique breveté et mis sur le marché en 1963.La bascule s’est produite en Haïti au début des années 2000. A partir de là, les artistes commençaient à s’imposer de plus en plus en ligne. Si le disque microsillon appelé encore disque ou microsillon tout court était plus favorable pour beaucoup d’artistes et groupes musicaux, il y en a qui profite pleinement aujourd’hui de l’accès illimité qu’offre le numérique. D’autres pensent que les deux ont leur rôle à jouer dans la carrière d’un artiste. C’est le cas de T-Ansyto, pour qui, le disque avait une importance capitale. Selon l’artiste, c’était un bon moyen d’être plus près de son public. « Autrefois, on pouvait inviter le public à une vente signature et clôturer l’activité avec un spectacle. Aujourd’hui, ce n’est plus possible d’offrir aux fans un support physique qu’ils pourront conserver chez eux », soutient Maestro.

A qui profite la transition?

La musique numérique bat de plein fouet le disque et le marché s’effondre de plus en plus. Le numérique modifie la façon de distribuer et de consommer la musique et cela semble répondre au besoin du bénéfice de l’évolution du marché. L’accessibilité au 4e art en ligne simplifie aussi la gestion de stock. Ce n’est plus un casse-tête pour les artistes de penser au nombre de disque qui seront disponibles pour les fans. La numérisation a donné aux individus la possibilité de s’approprier la musique de différentes façons : une grande capacité de stockage, la possibilité de se procurer de la musique de façon illimitée. Il y a aussi la mise en place des systèmes comme les podcasts et le web radio qui permettent d’écouter de la musique sans aucun téléchargement.

C’est le cas de Jonathan, une mélomane. Il croit que la numérisation a rendu possible la mobilité de la musique. « Je peux transmettre une partie de ma musique stockée sur mon Iphone à mon ordinateur et vice versa. Je peux aujourd’hui disposer de musiques à tout moment et en tous lieux. »Raconte-t-il.

De nos jours, chaque artiste et groupe possède sa propre chaine YouTube qu’il monétise. Les uns avec plus d’abonnés que les autres. Rutshelle Guillaume détient aujourd’hui129 mille abonnés sur sa chaine.  Izolan compte 564, 600 ; DarlineDesca 105.000 ; BIC 47.300 ; K-dilak 167.000 ; Zafèm 19. 900 abonnés et Kreyol la, 27.700.

Les clips de ces artistes sont visionnés des centaines de fois, seulement sur YouTube. A preuve, « Men bèt la » de BIC a obtenu 164.000 vues, « Pouki m te marye » de  K-dilak avec la participation de Bedjine en a  164.000 vues, « Fo pwomès » de K-dilak et Bedjine, 5 millions  vues et « Rete la » de Rutshelle Guillaume a atteint environ 4 millions de vues. Toutefois, il faut prendre les chiffres de façon subjective. Puisque, à la sortie des morceaux, certains animateurs culturels, promoteurs de mauvaises foi ou de simples individus publient les clips sur leur propre chaine et recueillent des vues. A titre d’exemple, Rutshelle a obtenu 4, 149,376  vues pour sa musique titrée «  Rete la », pourtant elle a aussi atteint 83.000 vues sur la chaine Haitian Hits lyrics. De même pour la jeune chanteuse Tafa mi soleil, dont la première tube a récolté 2,5 millions de vues, et 5.400 vues sur la chaine wawale haut.

Ce nouveau modèle économique n’est cependant pas rentable actuellement pour de nombreux artistes. C’est le volume d’audience sur les plateformes streaming, comme Sound Cloud, Amazon, Apple music et principalement YouTube qui conditionne les investissements des distributeurs et des artistes.

Le web, un vecteur de notoriété pour les artistes?

Il n’y a jamais eu autant d’artistes en Haïti. Disons mieux, on n’a jamais eu tous ces talents sous les feux des projecteurs. A côté de la multiplication des concours et des canaux de communication, le numérique y est évidement pour quelque chose. Une petite visite sur les plateformes suffit à  persuader que grâce au web, une multitude de carrières d’artistes deviennent possibles.

Cet excellent vecteur qu’est le web à la disposition des artistes débutants leur aide à exister en ligne dans la mesure où le web leur permet de trouver des fans, de faire la promotion et la distribution de leurs œuvres. On rencontre de jeunes artistes avec plus de 50 000 fans sur facebook, Instagram et Twitter. Dans cette lignée, on retrouve Tafa avec 59.500 abonnés sur sa chaine YouTube, Ray Raymond, 88.000 sur facebook. Grâce à cette démocratisation de la pratique musicale, le marché du streaming devient incontournable pour eux.

Néanmoins, il est facile de retrouver des artistes qui tombent dans l’obsession de la recherche de « like », des vues et des « followers » à tout prix. La tendance actuelle  laisserait croire qu’en plus d’être un créateur, l’artiste doit aussi et nécessairement  être un bon agent de marketing. Comme quoi, il suffit d’investir les outils numériques et réseaux sociaux pour que tout aille comme on le souhaite et souvent, ces artistes perdent de vue l’essentiel.

Défis et risques de la numérisation

Des jeunes, quoique la musique soit leur véritable passion, n’ont jamais acheté un album. Ils vont sur YouTube et écouter les mélodies. Wilder, un fan inconditionnel de BIC n’a jamais acheté un album du « Tizon-dife », pourtant, il connait par cœur les paroles de ses chansons. « Le seul album que j’ai acheté remonte en 2008. C’était jiskobou, le deuxième album de BarikadCrew, groupe rap  très apprécié à cette époque.  D’habitude, c’est sur YouTube que j’écoute les musiques », a déclaré  l’actuel étudiant de la Faculté des Sciences Humaines.

L’arrivée de l’internet a troublé les modes de consommation des œuvres. Il facilite les copies et téléchargements illégaux. Bien que  les copies des œuvres existent avant la digitalisation, avec le numérique, il est de plus en plus en vogue. D’ailleurs, les industries ont toujours pointé  du doigt les copieurs. Aujourd’hui avec l’avancée de la technologie, le piratage est beaucoup plus facile. Les gens utilisent les œuvres des artistes comme bon leur semble. Ils vont jusqu’à reproduire les mêmes chansons trouvées sur internet pour leur compte. Il faut aussi mentionner que la préservation numérique est compliquée avec la technologie qui évolue rapidement. Un format utilisé aujourd’hui pour le stockage peut devenir dans 2 à 5 ans obsolètes si l’on tient compte des mises à jour qui se font tous les 3 à  6 ans. 

On retrouve aussi le facteur économique dans la crise du disque et le téléchargement illégal.  Certains fans ne sont pas en mesure de se procurer un album d’un artiste de leur choix qui coûte souvent 400 à 750 gourdes. De fait, ils partagent les chansons entre eux ou aillent directement sur YouTube pour les écouter. « Avec 400 gourdes, je peux acheter un plan d’internet pour un  mois, les Go vont me servir à la fois pour écouter les musiques, aller sur Facebook, Instagram, Twitter et sur Google »précise Wilder.

En outre, de bien des manières, la digitalisation a quand même modifié notre rapport au 4e art. La musique est aujourd’hui mieux consommée et ne semble pas prête de s’effriter ! Cependant, est-il possible pour les artistes haïtiens de gagner leur vie grâce au digital?

Jessica NAZAIRE

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