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CULTURE | « M RALE MAKSI » L’album que seuls ceux qui le méritent pourront auditionner

« Tu peux m’attendre devant le Planèt Kreyòl, et je viens te chercher ». C’était la dernière instruction qu’il a lancée au téléphone avant de surgir d’un couloir au Delmas 48 quinze minutes plus tard. Grand, les cheveux soignés, souriant pour me souhaiter la bienvenue, l’artiste m’a alors fait signe de le suivre dans ce même couloir pour atteindre une maison inachevée à quelques mètres pour  me présenter son studio personnel où il réalise tous ses travaux et parfois ceux d’autres artistes qui viennent enregistrer chez lui.

Je me suis assis sur un banc en face d’une large table sur laquelle est installée un tableau de bord, un ordinateur et deux haut-parleurs. C’est l’espace de production de l’artiste « beat Maker », simple, modeste mais qui participe à la réalisation de travaux impressionnants.

Une fois installé, j’ai eu la surprise de ma vie en écoutant le premier morceau de son album « M RALE MAKSI » qui a été réalisé dans cet espace peu commode. Un morceau d’une qualité sonore extraordinaire qui supporte une mélodie bien travaillée. Un texte carrément profond traverse ce morceau que j’ai demandé d’écouter pour une deuxième fois sans me soucier des 16 autres en attente d’apporter leurs lots de surprises …

Ce morceau titré #PetroCaribeChallenge en onzième position de l’album de 17 morceaux a bien présenté cette compilation de Hip Hop à caractère social et révolutionnaire, qui traite des sujets brûlants de la société haïtienne, la réalité des quartiers populaires, la situation socio-économique du pays, la corruption des politiciens sans faire grâce aux médias traditionnels très politisés et monnayés par des hommes puissants qui maintiennent la misère du peuple haïtien. Par le titre « M RALE MAKSI », l’artiste voulait, dans une expression créole très rare, faire savoir au public qu’il a pris un recul pour rebondir et offrir le meilleur de lui-même tout en se perfectionnant.

Après avoir entendu la plupart des morceaux sur place, et auditionner les autres chez moi, puis au bureau avec d’autres collaborateurs, on a tous conclu et compris que c’est un album qui ne risque pas d’être très prisé à la radio. Ce travail si bien fait, dans un environnement si précaire, ne viendra pas au public, c’est un travail qui ne mérite pas l’appréciation de  n’importe qui, vu le nombre d’œuvres superflues produites ces derniers temps dans l’industrie musicale haïtienne.

Cet album si bien travaillé héberge des titres comme :

  • Intro
  • Relem Kemi
  • Esperans
  • M pa wè yo
  • Medya Medyòk
  • Byenvini Delma
  • #PetroCaribeChallenge
  • I’m from KNL
  • Rale Maksi Remix
  • Stop Complain
  • Ego Flow
  • Jenerasyon Amelyore
  • UEH Kriz Sou Kriz
  • Leta Restavèk
  • Omaj pou Lima
  • M Kite
  • Kkk24

Est rapporté ici un extrait de la présentation de l’artiste dans une thèse de doctorat sur le hip-hop en Haïti par un professeur de philosophie.

Steevenson Régulus évolue sous le pseudonyme Kemi Dread. Il a grandi dans une famille où l’on aimait beaucoup écouter les chansons révolutionnaires. Il se rappelle encore des chansons de Dieudonné Larose de Missile 727 qui ont eu un important impact sur son parcours personnel en tant qu’artiste. Ce chanteur de compas faisait partie des rares artistes de sa génération qui dénonçaient les injustices en Haïti et à l’étranger. C’est dans cette ambiance que Kemi Dread a évolué avant d’être séduit par le hip-hop à la fin des années 90.

En effet, le rappeur est né à Delmas 48, mais il a passé son enfance et son adolescence dans l’un des plus grands quartiers populaires de Port-au-Prince (La Saline/Fort-Tout-Rond). Ces deux espaces ont été pour lui des lieux d’apprentissage et des sources d’inspiration sur le plan artistique et musical. Ses chansons sont marquées de l’empreinte de ces lieux, c’est pourquoi son œuvre est marquée par la contestation. Ce parcours de vie bouscule Kemi Dread dans une démarche militante et son dernier album peut en témoigner. Il a commencé à participer en tant qu’admirateur du hip-hop dans certaines activités au début des années 90. C’était l’époque de Criss Cross, Master DJ, et d’Original Rap Staff, et tout ce qu’il convient d’appeler la Old School. Lors de l’entretien que j’ai eu avec lui, il n’a pas su cacher ses émotions quand il parle de l’apport du hip-hop dans sa vie personnelle, celui-ci lui a rendu sa dignité insiste-t-il, car il peut exprimer ce qu’il ressent et ce qu’il vit tous les jours à travers sa chanson.

L’année 2007 a marqué le début de Kémi Dread avec le groupe KNL (Klan Nèg Lari), le seul groupe de rap qu’il a fréquenté au cours de sa carrière. Dans l’objectif d’en savoir plus sur le monde de l’art et dans l’optique de se procurer davantage outils pour vivre la culture hip-hop, il a décidé d’étudier la musique à l’École Nationale des Arts (2005-2009). Par la suite, il a été admis à la Faculté de Linguistique appliquée de l’UEH (2010-2014) où il a rencontré la majorité de ses collaborateurs. Plus de 3 ans après avoir laissé le KNL, il a pris l’initiative de publier en 2017 une chanson solo intitulée Rale Maksi. Depuis lors, il ne cesse de multiplier ses collaborations dans le milieu hip-hop. Par ailleurs, il mentionne l’apport de Zaktouch dans sa formation en MAO (Musique Assitée par Ordinateur),  et lui a permis de découvrir certains réseaux dans le milieu hip-hop.

Kemi Dread a rendu public son premier album qui porte le même nom que son premier solo à savoir Rale Maksi  (2020). Il a réussi à monter un studio chez lui où de nombreux artistes, notamment ceux et celles qui évoluent dans le monde du rap préparent leurs albums. Ce sont les rappeurs-militants issus de l’Université d’État d’Haïti qui  pratiquaient un rap alternatif qui ont le plus influencé le parcours de l’artiste.

Joseph LEANDRE

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