EDITORIAL | Ce n’est pas l’insécurité qu’il faut craindre

Vingt ans après la mort du journaliste Jean Léopold Dominique et son gardien Jean-Claude Louissaint sous les balles d’assassins, – qui sûrement continuent de circuler librement sans inquiétude aucune, – les rats dévorent encore le dossier dans les tiroirs de la justice, et finiront un jour par ronger les pages qui mentionnent la date du 3 avril 2000 et la société haïtienne finira peut-être par oublier définitivement cette histoire.

Viennent ensuite Jean Brignol Lindor lynchés à Petit-Goâve un 3 décembre 2001 par « Dòmi nan Bwa » une organisation populaire proche du pouvoir en place à l’époque, puis Mireille Durocher Bertin, Jacques Roche, Rospide Pétion, Vladjimir Legagneur, Néhémie Joseph, puis… après… ensuite… bientôt…

L’insécurité, il y en a toujours eu en Haïti, et pratiquement partout dans le monde d’ailleurs. Les assassins, même dans des pays à une prévalence à la violence extrêmement élevée, prennent des précautions, sont méticuleux, s’inquiètent de leur sort, car savent-ils que la police les traquera jusqu’aux derniers et la justice sévira contre eux.

Mais en Haïti, l’idée même d’insécurité finit par coloniser les gènes de la population, entretenue par une indifférence complice des autorités responsables de la protéger. Un « chacun pour soi », bien installé dans le subconscient collectif haïtien, vendu dans un emballage de la peur par les autorités, fait que la population finit par chanter la démission des autorités haïtiennes sous le refrain « Se Mèt kò ki veye kò », qui se traduirait par « Les Responsables ne sont plus responsables de nous ! » Naturellement, tout le monde est d’accord, car si aujourd’hui des gens se font enlever ou assassiner, c’est parce qu’ils n’ont pas pris assez de précautions dans la rue, mais ce n’est pas la faute des autorités. Dans la liste des imprudents on pourrait citer Evelyne Sincère qui ne devrait pas fréquenter un garçon à l’âge de 22 ans, et Me. Monferrier Dorval qui aurait dû savoir que c’est dangereux de se prononcer dans les affaires d’un pays comme Haïti.

D’autres violations graves du droit à la vie banalisé par les autorités en Haïti renvoient au massacre à La Saline  les 1e et 13 novembre 2018, envers lesquels les autorités haïtiennes affichent une indifférence méprisante malgré les recommandations des organisations des droits humains et l’ONU. Ces massacres ont aussi indexé un véhicule de la PNH et d’autres bandits armés qui se réclament de partisans du pouvoir.

Cette chaudière de l’insécurité qui s’est trouvée une nouvelle forme de carburant a fait naître des criminels notoires qui revendiquent des crimes, lancent des défis à la police,  réclament des territoires. Aujourd’hui, des hommes qui s’identifient comme chefs de gangs, des criminels avec des avis de recherche, accordent des interviews à la radio, donnent des conférences, s’érigent en protecteurs du mandat présidentiel, et procèdent aussi à des arrestations.

Les criminels ne se cachent plus : la police sait où ils sont, ils se promènent dans des véhicules officiels, reçoivent des honoraires du Président de la République, etc.

Si l’essence se fait souvent rare ces derniers temps dans les pompes en Haïti, le carburant miracle qu’on appelle impunité ne manque pas pour alimenter la chaudière de l’insécurité en Haïti.

En effet, ce n’est pas l’insécurité la situation la plus préoccupant. Les autorités suivies par la presse haïtienne, fixent un projecteur sur les actes d’insécurité au quotidien, les journaux et les réseaux sociaux font défiler des titres effrayants soutenus par des images horriblement choquantes. Cette stratégie de mettre en avant l’insécurité joue un rôle fondamental dans l’alimentation de la peur chez les citoyens, la peu de s’exprimer librement, la peur envers les autorités de l’Etat, la peur de dénoncer, la peur de revendiquer ses droits, et aussi et surtout, ce projecteur sur les actes d’insécurité est utilisé afin de détourner l’attention de la population sur le danger le plus redoutable qui est l’impunité dont jouissent les criminels qui arpentent les couloirs du Palais National, entretenus par le pouvoir en place, les bandits qui jouissent de la protection des hommes politiques et qui sont à la solde du régime.

Il a toujours été dénoncé une absence de volonté politique de la part des autorités haïtiennes dans la lutte contre l’impunité. Aujourd’hui, cette impunité ne se voit plus comme un outil pour protéger les arrières des hommes d’Etat qui aurait commis des crimes dans le pays, mais plutôt une arme pour instaurer la peur au niveau de la population sous l’assurance que quoiqu’il arrive, il n’y aura pas de justice.

Et finalement, la population a fini par comprendre et accepter  que quoiqu’il arrive, il n’y aura pas de justice. « Se Mèt kò ki veye kò » !

Joseph LEANDRE

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