Editorial

EDITORIAL | Dieu y pourvoira

L’haïtien, qu’il soit chrétien ou vodouisan, analphabète ou universitaire, a besoin de savoir seulement deux choses : le bien qui lui arrive est la grâce de Dieu, et le mal dont il est victime est l’œuvre du Diable. Je prends cet exemple  simplement parce que le vodouisan et le chrétien croient tous deux en un même Dieu, sauf que le vodouisan jouit d’un panthéon encore plus large et plus diversifié, et a aussi le privilège de parler, danser avec ses dieux qui souvent vivent ou ont vécu parmi eux.

En effet, l’haïtien qui s’est présenté à l’ambassade avec des documents frauduleux, qui a réussi à tromper la vigilance d’un consul pour lui sortir un visa, plus tard va louer le nom du Seigneur et chanter partout sa Gloire pour lui remercier [de sa complicité dans une démarche malhonnête], cependant, pour les quatre années qu’il a passé à essayer d’obtenir ce visa honnêtement mais sans succès, il vous dira que ce n’était pas encore la volonté de Dieu, ou alors il n’avait pas prié assez fort.

Cette croyance aveugle en Dieu est comme inscrite dans les gènes des haïtiens et profondément cicatrisée dans leur subconscient. Alors que ce peuple interpréterait comme un scandale le fait que quelqu’un ne puisse pas croire en leur Dieu. Cela ne le dérange de savoir que les bandits qui sèment le trouble dans la société croient en Dieu, ce qui est surtout inexplicable, c’est qu’un citoyen paisible puisse rejeter Dieu, et dans ce cas précis, le « mécréant » est la figure la plus méprisante dans le scenario, encore plus que celle du bandit croyant.

Tout ce qui n’a pas une explication évidente aux yeux des haïtiens est associé soit au Diable ou à Dieu : des connaissances non encore disponibles telle que la connaissance de certaines maladie comme l’épilepsie par exemple dans le temps, des phénomènes que leur pauvre capacité cognitive ne peut contenir, on peut prendre par exemple les annaux solaires qui apparaissent dans le ciel tout autour du soleil composés grâce aux fines vapeurs d’eau, que souvent les haïtiens interprètent comme étant le présage d’un malheur qui s’abattra sur le pays.

Beaucoup de personnes sont mortes, emportées par des maladies rares en Haïti. Souvent les parents, au lieu de chercher des solutions auprès des médecins, préfèrent aller voir un hougan ou s’adonner à la prière, puisque dans les deux cas, il ne s’agit pas de maladie naturelle que la médecine peut guérir.

Les haïtiens qui prient et qui vont en même temps à l’hôpital en prenant des médicaments adressent plus de louange au Seigneur qu’à l’égard du médecin qui a mis ses connaissances au service du patient. De toute façon, on doit revenir à Dieu car c’est lui qui a donné les « connaissances scientifiques » au médecin pour faire son travail.

Si le Diable n’existait pas, la nation haïtienne serait immortelle. Il est rare qu’une personne soit morte dans ce pays sans que ses proches n’accusent une autre personne qui serait à la base de sa mort. Les accidents, les maladies, la vieillesse, aucune cause rationnelle n’est suffisante pour expliquer un décès en Haïti. Il y a toujours quelqu’un qui a fait quelque chose. Mêmes certaines maladies les plus courantes peuvent être l’œuvre du Diable en Haïti. Le choléra par exemple n’est pas épargné de la liste.  On a aussi fait savoir que des personnes sont mortes du SIDA de causes surnaturelles en Haïti.

Les haïtiens croient dans la puissance du Diable autant qu’ils croient en la bienveillance de Dieu. C’est indissociable. C’est l’échec ou la cupidité du Diable qui souvent envoie à l’amour incommensurable de Dieu, même si ce dernier aurait créé l’enfer, l’endroit le plus horrible que l’esprit humain puisse s’imaginer.

Dieu y pourvoira. Le credo inscrit à l’encre indélébile dans l’âme des haïtiens qui font confiance démesurément à la bonté de Dieu ainsi qu’à la cupidité du Diable. L’haïtien est du genre à abattre des arbres à longueur de journée, et le soir va prier Dieu pour lui envoyer de la pluie afin de combattre la sécheresse. Et s’il ne pleut pas, c’est la volonté de Dieu, on n’y peut rien !

L’haïtien préfère prier pour avoir la santé au lieu de protéger son environnement, il préfère prier pour le développement du pays au lieu de se rendre aux urnes élire des dirigeants compétents. Aucune mesure réelle n’est prise jusqu’à présent dans ce pays dix ans après le tremblement de terre, mais si une autre catastrophe s’invite encore une fois et fait des milliers de morts, ils n’ont pas trop de souci à se faire, car le Diable est là pour porter le chapeau.

Là au moins, les deux extrêmes s’accordent : Dieu et le Diable ont finalement trouvé un terrain d’entente, il s’agit du maintien du sous-développement en Haïti, même si les intérêts sont divergents. C’est seulement Dieu qui peut faire quelque chose pour cette nation, mais depuis deux siècles, les haïtiens croupissent dans la misère, et il n’a rien fait ! Il n’a même pas pris la peine d’épargner ceux qui le prient au cours du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Mais cela a été sa volonté que tant de gens meurent dans ce pauvre pays, et il y a encore beaucoup d’autres [de ses] prophètes autoproclamés qui prédisent d’autres catastrophes encore plus meurtrières pour sa gloire [de Dieu].

La science n’a que peu d’utilité pour l’haïtien, sinon l’invention de gadgets qui sont utiles à l’adoration du Divin, comme par exemple l’internet, la télévision et les smartphones, etc., ou alors quand des recherches scientifiques s’entendent pour corroborer des histoires bibliques. L’esprit scientifique, on est sûr que c’est insufflé par le Diable lui-même, puisqu’il implique surtout de questionner, de cultiver le doute et de pratiquer des réserves, alors que dans la Bible, il n’y a pas de demi-mesure : vous êtes pour Dieu ou pour le Diable.

Les haïtiens ont une histoire assez récente avec Dieu. Les européens ont débarqué sur cette île à la fin du XVe siècle en pleine campagne de l’Occidentale pour imposer le christianisme dans le monde. A leur arrivée sur l’île, l’espace était habité par les amérindiens, peuple paisible, encore primitif qui vénérait les forces naturelles. Après les avoir réduits en esclaves dans un mélange de fusil et de bible, les européens ont fini par décimer cette race avant de faire capturer des noirs d’Afrique, physiquement plus résistants pour pouvoir travailler.

Ces noirs d’Afrique ont été arrachés de leurs familles par la traite négrière, de plusieurs régions du vieux continent et d’ethnies. Ils ne parlaient pas la même langue. Une fois rentrés à Saint-Domingue, ils ont été baptisés en tant que chrétien, et apprenaient dans la bible que l’esclavage était la volonté de Dieu, et que c’est Lui qui voulait qu’ils servent le blanc qui est naturellement une race supérieure. Apres des années de mauvais traitement, ces noirs voulant se rebeller, mais qui n’avaient aucune plateforme linguistique commune pour communiquer ont créé le vaudou, rites, sons et pratiques communs à tous pour pouvoir s’organiser jusqu’à abolir l’esclavage et obtenir leur indépendance.

Après cette indépendance et la chasse des colons français de l’île, les premiers responsables du pays ont dû faire rester les prêtres qui avaient pour tâche d’assurer l’instruction. Voilà comment les haïtiens ont fini par adopter le Dieu qui a œuvré à les tenir en esclavage hier comme sauveur d’aujourd’hui.

Et depuis, tout est à la charge de ce Dieu : le bonheur du pays, son développement économique et social, la justice, etc. Haïti est le rare pays où un président, après avoir promis monts et merveilles à un peuple, se dressera devant ce même peuple pour lui dire que rien ne se réalisera sans l’aide de Dieu. Et on peut vous assurer que tous les haïtiens sont d’accord comme s’ils avaient voté non la capacité de l’homme à donner des résultats, mais son aptitude à obliger Dieu à réaliser ce qu’il veut.

En Haïti, croire en Dieu est perçu comme une vertu. Vous pouvez être le pire des criminels, si vous croyez en Dieu, vous êtes socialement acceptable. Mais si au contraire, vous êtes une personne très bien, mais que votre entourage sait que vous ne croyez pas en Dieu, vous n’êtes pas fréquentable. En effet, les pires malveillants dans ce pays ont toujours le nom de Dieu à portée des lèvres, c’est le meilleur moyen de duper un peuple qui respecte trop le nom divin.

(à suivre…)

Joseph LEANDRE

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