POLITIQUE | Quand le marché de la diffamation se porte à merveille en Haïti

On lève alors le ton. La presse et les réseaux sociaux s’enflamment. L’opinion publique crie au scandale ! Des avocats aiguisent leur sens de l’argumentation, leur infaillible capacité de repérer les faiblesses dans les textes de lois : un procès est imminent. Il faut tracer un exemple une bonne fois pour toute, il n’est pas possible que certains s’amusent à salir la réputation d’hommes et de femmes honnêtes dans ce pays. Mais les avocats ont attendu, ils attendent et attendront encore à la manière de l’aboutissement des enquêtes pour les assassinats de Jean Dominique, Brignol Lindor, et plus près de nous, Monferrier Dorval. Des enquêtes qui durent et dureront une éternité, car il n’y a jamais eu, et il n’y aura pas de procès pour diffamation en Haïti.

La diffamation est punie dans le Code Pénal haïtien. Dans le dictionnaire LAROUSSE, diffamer signifie « Chercher à perdre quelqu’un de réputation en lui imputant un fait qui porte atteinte à son honneur, à sa considération. »

Le Code pénal haïtien, en son article 313 stipule : « Sera coupable du délit de diffamation, celui qui, soit dans les lieux ou réunions publics, soit dans un acte authentique et public, soit dans un écrit imprimé ou non qui aura été affiché, vendu, ou distribué, aura imputé à un individu quelconque des faits qui porte atteinte à son honneur et à sa considération.»

Toutefois, de graves accusations pour diffamation n’est pas ce qui manque d’alimenter les commérages en Haïti. Ces accusations se font généralement accompagner de persécution de la part des membres du gouvernement corrompus, riches et puissants, pour obliger de potentiels dénonciateurs à garder le silence, c’est un air classique très connu dans le répertoire des dictateurs et des gouvernements autoritaires, pour réduire en silence la liberté d’expression sur fond de la loi. Nous avions eu notre dose sous la présidence de Martelly où le premier ministre Laurent Lamothe menaçait de sanctionner sévèrement tous ceux qui oseraient accrocher un mot de travers dans ses chastes oreilles d’homme intègre et exempte de tout soupçon de corruption.

Des spectacles d’indignations stériles sont nombreux, des recours précipités à la justice annoncés rigoureusement dans la presse, laissent croire qu’il n’y a plus d’avocats dans ce pays quand on en a besoin d’eux. Des titres frémissants dignes d’un thriller d’Hollywood ou d’une série policier qui malheureusement ne se terminera pas, faute d’acteurs, accroissent allègrement le nombre de vues chez les médias en lignes, et qui ne feront qu’abandonner un public sous sa soif ! Et la presse joue le jeu, car on sait tous comment ca va finir !

En effet, le marché de la diffamation se porte bien : on ne saurait dire autant pour la production de bananes. De graves accusations sont souvent lancées, suivies de crises d’indignation, et parfois de menaces de recourir à la justice, et puis rien ! Personne ne se donne la peine d’informer l’opinion où en est le dossier.

Souvenons-nous quelques affaires phares comme :

« Il faut que des exemples soient tracés dans le pays sur des gens malhonnêtes qui cherchent à porter atteinte à la personnalité des gens crédibles », a martelé d’un air menaçant, le président de la CSC/CA, lors d’une conférence de presse expresse, par le fait que Jonas Coffy aurait accusé ces conseillers d’avoir reçu une somme de 500 000 dollars américains dans le dossier de Jacky Lumarque.

Le président de la Cour supérieure des comptes et du Contentieux Administratif (CSC/CA), Fritz Robert Saint- Paul, les conseillers Jean Ariel Joseph et Saint-Juste Momprevil ont, en bloc, annoncé jeudi qu’ils vont « intenter une action en justice contre Jonas Coffy pour diffamation ». L’ancien député, sur les ondes d’une radio de la capitale, les aurait accusés d’avoir été soudoyés par René Préval dans le cadre du dossier de Jacky Lumarque.

Mais la montagne a accouché d’une souris : car malgré cette sortie énergique du Président de la CSC/CA, combien sensible pour la réputation et la dignité de ses conseillers, il n’avait fallu qu’une déclaration à la presse de Fritz Robert Saint-Paul qui a servi son discours d’homme intègre pour terminer l’affaire! Un procès peut encore attendre…

S’en suit aussi l’épisode de mauvais goût en décembre 2013, qui relate le semblant de chamaille entre les avocats André Michel et Newton Saint-Juste dont Laurent Lamothe et Michel Martelly avaient sollicité du Barreau la radiation pour diffamation conformément aux articles 62 et 64 du décret du 29 mars 1979 règlementant la profession d’avocat.

Un délai d’un jour franc a été accordé aux accusés pour rétracter les dénonciations.

« En guise de rétractation, ces derniers avaient réitéré leur dénonciation au Parquet » : fin de l’épisode. Ensuite rien ! Plus rien !

Des dossiers qui comme par enchantement ont disparu, car selon ce que l’on croit, André Michel est toujours avocat et Newton Saint-Juste a regagné les rangs de l’équipe PHTK, pas comme simple pensionnaire.

La fameuse accusation à l’encontre du directeur de la Bibliothèque Nationale, en la personne de Dangelo Néard, présageait de quoi s’installer confortablement pour assister à un dénouement à la Harvey Specter. Mais bon, de lamentables ragots ont seulement été partagés sur les réseaux sociaux, des interventions d’un père protecteur, une chorale féminine  qui interprète un credo discordant, et qui en même temps ne s’inquiète pas des mauvaises notes, puis des menaces de recourir à la justice et quelques autres séances de menaces d’accusation pour diffamation comme on en a toujours eues, des vues et des likes pour les réseaux sociaux, et le tour est joué !

Mais, Dangelo Néard, est-il vraiment un prédateur sexuel ?

Je dirais qu’on s’en fout, l’essentiel, c’est que son nom sera encore longtemps associé au harcèlement dans les recherches Google, et ce n’est déjà pas mal…

Mais est-il un prédateur sexuel ?

On n’en sait rien…

Oui, il existe un marché de la diffamation en Haïti, un marché digne de la Croix-des-Bossales où l’on s’amuse a se lancer des gâteaux de crotte de chien, rien que pour salir l’autre, dans une guerre sans merci pour celui qui obtiendra la meilleure place de vente. Et si jamais la police ou la mairie s’en mêle, il vaut bien mieux s’entendre pour éviter d’avoir à fouiner dans nos placards plein de cadavres et de squelettes. Il vaut mieux se contenter d’arrangements à l’amiables dans une discrétion inversement proportionnelle aux scandales créés dans l’opinion.

C’est donc l’opinion publique qui paie le prix fort, avec des questions toujours sans réponses :

  • Martelly a-t-il vraiment une double nationalité ?
  • Guy Philippe a-t-il vraiment versé de l’argent à Gaillot Dorsainvil
  • Wilson Laleau avait-il ou non décaissé de l’argent pour Michel Martelly dans les fonds PetroCaribe?

Faut-il bien mettre une fin à cet article…

Rassurez-vous, personne n’a envie que cela s’arrête car il leur faut un endroit ou déverser leurs vraie-fausses accusations ce qui leur permettra de cacher des vérités là sous les yeux de la population, et offrir un divertissement malsain à la presse et à l’opinion publique, qui à chaque fois jouent si bien leur rôle dans ces diversions qu’elles finissent par laisser atrophier leur esprit critique et se contentent de charrier des ragots.

De graves accusations dominent au quotidien la sphère socio-politique haïtienne, quand est-ce qu’on aura droit à un vrai procès pour diffamation ?

Joseph LEANDRE

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