SOCIETE | Le rôle de la musique Rap dans la culture de la violence armée en Haïti

Ceux qui sont nés au milieu des années 70 appartiennent à la génération qui se rappelle vaguement la période de dictature et le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986. Si cette génération était plus ou moins à l’abri des violences et des exactions perpétrées par l’armée d’Haïti à cette époque, – sauf  si bien sûr un parent faisait l’objet de persécution par le régime duvaliériste – elle était toutefois moins bien protégée contre la promotion de la violence qui traversait la production cinématographique Hollywoodienne à l’époque sans aucun contrôle par l’Etat haïtien ni les parents sur ce que les enfants consomment à la télévision.  

En effet, cette génération a très tôt appris à cultiver la violence, et à en faire un recours de premier ordre quand il s’agit de résoudre des situations conflictuelles, car l’école hollywoodienne à l’époque vendait cette violence, ce recours aux armes, ce jeu de justicier comme valeur qui bien sûr synchronisait si bien à la promotion de la testostérone et l’emblématique « mâle » puissant, craint, et respecté.

Toute cette génération, et même celle d’après 90 a pris sa dose de longs métrages qui ont marqué les enfances. Comment pourrait-on oublier « Commando » d’Arnold Schwarzenegger sorti en 1985 comme une pause bien méritée entre la série « Rambo » de Sylvester Stallone qui elle s’étend de 1982 à 1988, dont « Rambo III » faisait l’objet d’une violence particulière et d’une cruauté sans précédent dans le cinéma nord-américain. « MacGyver » entre 1985 et 1992 a donc proposé son coup de génie afin d’atténuer un peu la tension, mais « Chasse à l’Homme » de Jean-Claude Van Damme, paru en 1993 a donné le ton pour cette série de films aux côtés de « Double Impact » 1991, « Demolition Man » 1993, etc… Il est presqu’inutile de mentionner les films de Bruce Lee, des classiques qui désormais sculptent les esprits des jeunes d’alors jusqu’à atteindre le stade de légende.

Mais même si au-delà des années 90, soit au début des années 2000, l’industrie cinématographique a continué à faire circuler de l’adrénaline dans le corps des enfants et des jeunes, la tendance a alors été un peu plus modérée avec les séries télévisées, mais d’un autre côté, une autre industrie a pris brutalement  la manche, il s’agit de la musique Rap très influencée par le Hip-Hop américain toujours utilisé comme canal pour véhiculer de la frustration et faire l’apologie de la violence mêlée de débauche. Parmi les ténors on pouvait citer 50 cent déjà avec « Power of the Dollar en 2000 », sans compter DMX, Dr Dre, Tupac vu comme le parrain du Gangsta rap, avec Snoop Dogg maître de la débauche, etc.

En Haïti, on pouvait voir proliférer des groupes à tendance Rap à la fin des années 90, pour la plupart au cœur de quartiers populaires réputées comme bastion de la violence. Ces groupes formés de jeunes qui trouvaient dans ce type de musique un moyen d’exprimer leurs frustrations ont  vite permis à cette tendance de prendre une tournure violente dès le début des années 2000 pour être marquée un peu plus tard par des rivalités entre des groupes et des quartiers, offrant parfois le spectacle d’affrontements armés ou le passage à tabac de membres de groupes rivaux.  L’apprentissage était d’autant plus efficace que ces jeunes voyaient déjà à la télévision ces types de comportement de la part d’autres jeunes qui les ressemblent, ce qui leur a permis de s’identifier à eux.

Capture d’écran videoclip « 286 » de Baky Popilè

Les tons ont fini par durcir, et ces jeunes rappeurs qui conservaient encore une dose de violence résiduelle ranimée par la génération Gangsta rap ont fini par trouver une raison de reproduire cette violence par le biais de la télévision, le comportement, le langage et des slogans malheureusement très tendance qui ont su traverser la nouvelle génération rebelle et peu conformiste, décidée à trouver  sa propre voie, identifier ses propres valeurs, et marquer une rupture très brutale avec le conformisme très conservateur des plus vieux. « Granmoun yo echwe »

Ainsi donc, en colère contre la société toute entière, cette génération a fini par brandir la violence comme principal acquis. Ces jeunes ont alors commencé par imposer la culture des armes, du meurtre, de la haine, de la désobéissance et se sont présentés en farouches opposants aux forces de l’ordre qu’ils ont fini par appeler « Babylone ».

A la vue de tous, cette violence a colonisé la jeunesse haïtienne. On doit accorder que sa force était incontrôlable. Les termes « gangster », « mafia » et autres qui symbolisent une opposition à l’ordre sociale circulaient dans le rang des jeunes sous les airs méprisants et méfiants des plus vieux.

Les gangs que nous redoutons aujourd’hui nous ont été vendus jadis dans un emballage de « valeur » juvénile à travers la musique. Une apologie appuyée par la plupart des jeunes à l’époque impossible à réprimander sous peine de faire obstacle à la mondialisation. On se rappelle les fameux « Tapajè » compris comme des bagarreurs, passant par les « gangster » de la Rue Nicolas s’opposant farouchement aux « Mafia » de Delmas, sans oublier le concept de « Bandi Legal » efficacement consommé par la société haïtienne, fascinée comme toujours par des comportements qui défient l’ordre établi, bien que ce concept de « Bandi Legal » n’appartenait pas à la culture du Hip-Hop.

Capture d’écran videoclip «Pow Pow » de SAL

C’est ainsi que ces airs traversaient allègrement la société haïtienne d’alors. Une sorte d’horreur dans lequel on se donnait le luxe de se trémousser à l’intérieur même de nos esprits candides, et qui devient aujourd’hui un réel cauchemar collectif. La réalité d’aujourd’hui vous laisse Ti Bois, Grand Ravine et les guerres de gangs de Delmas 2.

Ce cauchemar de voir des groupes armés qui tiennent en otage les quartiers populaires, qui revendiquent des meurtres, des enlèvements, des viols et des fusillades contre la police était la musique que nous chérissions il y a quelques années à travers le Rap en Haïti. Voilà ce que la plupart des rappeurs vendaient à nos jeunes. Et pas si loin encore, un peu avant l’exagération des cas de banditisme dans le pays, des artistes se sentaient encore à l’aise de chanter la gloire d’hommes armés, des hors la loi, et des hommes prêts à tout pour tuer, violer.

Roody Roodboy, connu aussi pour son excès de violence contre la chanteuse Rutchelle Guilllaume a fait sortir la chanson intitulée « MANCH » il y a un peu plus de deux ans, une messe d’allégeance aux groupes armés qui sèment la terreur dans les quartiers populaires à Port-au-Prince.

Baky Popilè a fait sortir « 286 » presque dans la même époque, chanson dans laquelle il n’a pas manqué de faire la promotion de la prostitution des filles pauvres, l’utilisation des enfants comme « antenne » par les gangs armés. Et dans toutes ces musiques, une insistance particulière se portait sur les hommes armés de Grand’Ravine, ceux qui n’ont pas laissé une once de chance à Vladjimir Legagneur, ceux de Cité Soleil, de Ti Bois, de Lassaline théâtre de deux massacres inhumains. Et ce ne sont même pas les ténors des musiques les plus violentes produites par cette génération.

Roody Roodboy a aussi interprété « Blok Pam », une musique qui fait l’éloge de certaines pratiques cruelles encore et toujours dans les quartiers populaires, qui veulent qu’on puisse tuer une personne et abandonner son cadavre dans des couloirs (cela ne vous rappelle pas quelqu’un ?). Il continue pour vanter que dans son quartier on peut vous lyncher et se nourrir de votre chair, à peu près des scènes d’horreur qu’on vit assez souvent ces derniers temps dans le pays.

Il y a d’autres titres tels « Pow Pow » notamment sponsorisé par la Mairie de Delmas, « Mete Zam Anlè », « Yon Ganster » tous trois de S.A.L en collaboration avec Izolan, on peut aussi citer « Dechaje » de Fantom qui vend la possession d’une arme comme une finalité sociale.

Capture d’écran videoclip «Pow Pow » de SAL

Mais ces types de produits et de tendances si prisés dans la sphère musicale du Rap en Haïti tendent à disparaître avec la prolifération des  réels groupes armés qui quelque part ont reçu le support moral des rappeurs en guise de récompense à ce qu’ils sont devenus dans la société, ou à ce que la société a voulu qu’ils soient devenus. Mais cette appréciation ne va pas en sens unique, en signe de reconnaissance pour ces musiques, certains bandits notoires ont même emprunté le nom de certaines vedettes du Rap haïtien tout comme le rap américain.

Si la loi ne réprime pas les messages violents à cause de la liberté d’expression, la société par contre est restée indifférente en laissant les plus jeunes se livrer à cette envie de reproduire cette violence jusqu’à s’identifier aux pires menaces de la société d’aujourd’hui, les gangs armés, presqu’exemple de réussite sociale puisqu’ils font de l’argent facile et ils sont craints !

Il faut quand même souligner que si nous sommes quelque peu surpris par la tournure de la situation de l’insécurité dans le pays aujourd’hui, la plupart des rappeurs haïtiens ont quand même fait tout leur possible pour nous habituer à ce cauchemar à travers la violence, le mépris pour la vie humaine et pour la loi qu’ils affichent avec satisfaction dans leurs musiques et leurs vidéoclip. Il faut aussi noter qu’aucun quartier résidentiel ne figure dans ces types de vidéo, faut-il croire que ces artistes qui se font auxiliaires des gangs armés ont sciemment vendu la violence armée aux quartiers populaires ?

A ceux qui auront la brillante idée pour soutenir que ces artistes ne faisaient que peindre la réalité des quartiers populaires, merci de prendre le temps d’établir la différence entre peindre une réalité et s’identifier à cette réalité pour la mettre en valeur.

Joseph LEANDRE

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